LA LETTRE DE L'ENVIRONNEMENT en Languedoc-Roussillon N°03
Juin 1994
Agriculture et environnement
Les communes rurales sont confrontées au problème de l'élimination de leurs déchets : boues de stations d'épuration, déchets domestiques, résidus d'espaces verts. Face à ce problème, l'agriculture apparaît aujourd'hui comme une voie de valorisation de ces déchets. Une agriculture qui est aussi préoccupée par la lutte contre ses propres pollutions. Ces enjeux doivent-ils être perçus comme un handicap supplémentaire pour le milieu agricole ? Ou peuvent-ils au contraire constituer un moyen efficace pour redynamiser l'agriculture et par ce biais lutter contre la désertification des campagnes, favoriser leur aménagement et relancer l'économie rurale ? Bilan et perspectives sur un sujet sensible mais porteur d'espoir.
POLLUTIONS D'ORIGINE AGRICOLE : RIEN DE GRAVE MAIS DES CLIGNOTANTS A SURVEILLER
Nitrates, désherbants, pesticides… mots tabous ? Pourtant leurs effets sur les eaux souterraines et les risques pour l'alimentation humaine doivent être pris en compte. Si la région Languedoc-Roussillon ne fait pas figure de région sinistrée, des clignotants commencent néanmoins à s'allumer. Les élus locaux ne peuvent plus les ignorer. D'autant que la "loi sur l'eau" établit la responsabilité des maires en matière de protection des captages et de distribution d'eau potable.
Une eau potable hors norme pour 17 000 habitants du Languedoc-Roussillon
Globalement c'est vrai. Notre région n'est pas parmi les plus touchées par les pollutions d'origine agricole. A cela une raison majeure : l'absence de surfaces très étendues consacrées aux grandes cultures ou à l'élevage intensif comme dans le nord ou l'ouest de la France. Pourtant l'étude de la DRASS publiée en 1993 est formelle : des signes de pollution d'origine agricole commencent à apparaître dans l'eau distribuée aux usagers. Pour les nitrates par exemple, 19 communes ont une eau dont la teneur dépasse le seuil de 50 mg/l fixé par la CEE. Soit la bagatelle de 17000 habitants…
Les produits mis en cause ? Les engrais azotés et les traitements phytosanitaires. On leur fait le reproche de migrer dans les nappes souterraines. Et de la nappe au verre, il n'y a qu'un pas. Là, les effets pour l'homme peuvent être graves en cas de trop forte concentration (le niveau autorisé est de 50 mg/l). Mais alors, pourquoi les utiliser ? Parce qu'ils fertilisent les cultures ou les préservent des différents parasites… à des coûts supportables pour les agriculteurs. Les activités agricoles montrées du doigt sont celles où l'on "pousse" les cultures : le maraîchage et l'arboriculture. Et dans une moindre mesure, les grandes cultures et la vigne. Alors, une zone de maraîchage ou d'arboriculture peut-elle être qualifiée de "plus polluante" ? Du côté des représentants agricoles, on souligne d'emblée que l'origine de la pollution est difficile à préciser : les augmentations enregistrées peuvent aussi provenir de l'accroissement de la pression urbaine. Quant à désigner les cultures les plus polluantes… Silence radio. Pourtant, l'examen de la carte régionale des teneurs en nitrates est révélateur : les zones les plus touchées sont les plaines maraîchères et arboricoles (sud du Gard, est de l'Hérault, est des Pyrénées-Orientales) et les zones de polyculture intensive (ouest de l'Aude).
Étang de l'Or, Piège, Vistrenque : des zones test observées à la loupe
En fait, au delà de cette position du milieu agricole, se cache une prise de conscience réelle du problème. "La situation générale n'est pas grave. Mais il y a des problèmes ponctuels qu'il ne faut pas ignorer" explique M. BOURDIN de la chambre régionale d'agriculture. La preuve de cette volonté : l'apparition de programmes pour l'étude et la résorption de ces pollutions : opération de l'étang de l'Or dans l'Hérault, observatoire agriculture-environnement dans la zone de la Vistrenque (Gard), opération ferti-mieux dans la Piège (Aude)…
Première étape logique de ces études : mesurer le niveau de pollution des nappes et savoir si la tendance est à l'aggravation. Ainsi, dans la nappe phréatique de l'étang de l'Or, on a observé que la concentration en nitrates est passée de 10 à 30 mg/l au cours des dernières années. Dans la Piège, des valeurs moyennes de 45 à 65 mg/l ont été observées. Le seuil de 50 mg/l est également largement dépassé autour de la Vistrenque (Gard).
Deuxième étape, préciser la responsabilité de l'agriculture et mettre au point des pratiques culturales plus respectueuses de l'environnement. Là, c'est plus difficile. D'une part, les effets sur le milieu de nouvelles pratiques supposées moins polluantes (par exemple une fertilisation réduite) sont très longs à se manifester. "Or, les préconisations aux agriculteurs ne peuvent se faire sans preuves irréfutables" explique M. JACQUINET de la chambre départementale d'agriculture de l'Aude. D'autre part, la mise au point de ces nouvelles pratiques doit prendre en compte les aspects économiques. "L'objectif de protection de l'environnement ne sera pas atteint si on se contente de percevoir les primes européennes de réduction des intrants" précise M. PELISSIER, directeur du centre expérimental horticole de Marsillargues. "D'abord parce qu'elles sont sans rapport avec les coûts de production : 1000 FF/ha pour 80000 FF/ha en arboriculture. Ensuite parce que cela ne ferait que développer des mentalités de chasseurs de primes." Globalement, la volonté des représentants agricoles d'améliorer la situation semble donc réelle. Et les premiers résultats sont encourageants : des quantités d'azote divisées par quatre pour le maraîchage en dix ans ; des variétés d'arbres fruitiers plus résistants qui permettent de passer de douze à deux traitements phytosanitaires par an.
"Si je n'avais pas bénéficié de mon expérience d'élu…"
Mais la mise en œuvre sur le terrain n'est pas toujours évidente. En matière d'épuration des effluents vinicoles par exemple, M. BOURBOUSSON, président de la cave coopérative de Beaucaire et également conseiller municipal, est formel : "Si je n'avais pas bénéficié de mon expérience d'élu concernant l'épuration en général, il m'aurait été difficile d'apprécier l'intérêt des différents procédés présents sur le marché. Devant l'importance des investissements, je recommande aux directeurs de caves intéressés par l'épuration d'être très vigilants et d'aller se renseigner auprès des caves ayant déjà une expérience d'épuration".
Nitrates : attention à l'arbre qui cache la forêt
Aujourd'hui, l'agriculture régionale ne ménage donc plus ses efforts pour maîtriser ses propres pollutions. L'agriculture biologique et la lutte intégrée en sont des exemples que l'on pourrait développer. On pourra cependant regretter une démarche essentiellement curative : les programmes " phare" d'étude sont apparus seulement là où des signes évidents de pollution se sont manifestés. Faut-il attendre les mêmes symptômes dans les autres communes pour y tenter quelque chose ? Enfin, voyons loin mais voyons large. Si les nitrates sont sur la sellette, d'autres éléments polluants existent. Et ils sont au moins aussi nocifs. Alors, attention à l'arbre qui cache la forêt !