LA LETTRE DE L'ENVIRONNEMENT en Languedoc-Roussillon N°05
CREATION OU RECONVERSION D'EMPLOI : L'ETERNEL DILEMME
En raison même de leur caractère souvent nouveau, les métiers de l'environnement posent des problèmes de concurrence avec des activités préexistantes. Ces concurrences, qui s'identifient particulièrement bien dans le domaine des métiers de l'eau et de l'aménagement de l'espace où elles apparaissent à plusieurs niveaux, limitent l'essor de ces métiers.
Dans le domaine de l'eau, où les métiers à forte composante technique et scientifique sont largement représentés, un premier type de concurrence apparaît au niveau de l'origine des personnels concernés. Face à un besoin accru en compétences environnementales, les chefs d'entreprise reconnaissent en effet préférer former en interne des cadres et techniciens à une démarche environnementale, plutôt que de recourir à des recrutements externes. Le bénéfice en termes d'emplois nouveaux ne peut donc que s'en trouver affecté.
Seize métiers concernés
Le secteur des métiers de l'aménagement de l'espace est encore plus propice à l'apparition de phénomènes de concurrence, en particulier parce que de nombreux acteurs professionnels ont de tous temps exercé une activité d'entretien, dans le cadre de leur activité professionnelle ; c'était le cas du cultivateur, de l'éleveur, du pisciculteur ou du bûcheron… Ainsi, dans une étude visant à cerner les possibilités de création de postes d'agents d'entretiens de l'espace, l'association pour le développement du canton d'Olette ne relève pas moins de seize métiers existants, parmi lesquels, garde-pêche, accompagnateur de randonnées, ouvrier horticole, pisciculteur, agriculteur, bûcheron…
Dans le même registre, il faut noter l'opposition existant entre acteurs professionnels et acteurs bénévoles. On reproche ainsi beaucoup au mouvement associatif de réaliser des actions qui pourraient être effectuées par des entreprises : entretien des rivières, de sentiers de randonnée, création d'arboretums. Dans la réalité, on constate que cette concurrence est limitée aux chantiers de petite importance. Dès lors qu'il s'agit de chantiers plus conséquents, seules des entreprises spécialisées peuvent répondre à la demande.
Carton rouge pour le travail au noir
Une concurrence peut également s'observer entre activité économique licite et illicite. Ainsi, en exploitation forestière et sylviculture, la taille très réduite des entreprises (1,5 salarié par entreprise en moyenne régionale ! ) favorise nettement les recrutements non déclarés. Outre son incidence sur le faible niveau de qualification dans la profession, on imagine les effets néfastes de cette économie souterraine. Dans le même registre, il faut noter l'importance du marché du bois de chauffage vendu "sous le manteau". Si ce circuit permet au client une économie significative (250F au lieu de 380F le stère), il ne contribue en rien au développement d'une économie officielle.
Enfin, il faut réfléchir aux problèmes de compétence territoriale qui risquent de se poser dès que l'on parle d'espace naturel, notamment en ce qui concerne les habilitations à dresser des procès-verbaux. Ces prérogatives devraient pouvoir être élargies à plusieurs corps de métiers en fonction des besoins. A l'heure actuelle, ni les gardes de l'environnement dans le Gard, ni les gardes verts en Alsace, ni les gardes du littoral n'ont obtenu d'habilitation pour réprimer les atteintes à la loi de 1976 relative à la protection de la nature. Ces lacunes illustrent les difficultés qui apparaissent sur ce sujet et que devront résoudre les partenaires concernés.
Ces multiples niveaux de concurrence soulignent la difficulté d'introduire, tel quel, un secteur d'activité nouveau et, qui plus est, transversal. Ils suggèrent qu'à terme c'est l'ensemble des corps de métiers qui sera probablement concerné par la problématique environnementale. Ainsi, l'émergence des questions relatives à l'environnement est peut-être plus une question de vision des choses, qu'une stricte question de qualification technique.
DES NIVEAUX DE QUALIFICATION TRES CONTRASTES
De l'ingénieur hydrobiologiste au RMIste sous contrat emploi solidarité pour entretenir un cours d'eau, le monde professionnel de l'environnement semble bien vaste. Mais à y regarder de plus près, le constat est plutôt celui d'un secteur limité à ses deux extrêmes.
Tous les analystes le disent. L'émergence de l'environnement dans le monde professionnel se traduit par un accroissement des qualifications requises, que l'on s'adresse à des métiers de conception ou d'exécution : connaissance des écosystèmes aquatiques pour entretenir un cours d'eau, connaissance de mécanismes d'épuration plus complexes pour concevoir ou exploiter une station d'épuration, maîtrise de caméras vidéo pour surveiller les conduites des réseaux d'assainissement… la liste est longue. Pourtant, force est de constater qu'une dérive s'installe entre les deux grandes familles de métiers qui nous intéressent ici.
Dans le domaine de l'eau, la qualification et la technicité accrues sont indiscutables. Au niveau d'emplois de cadres cela va sans dire, mais également au niveau d'emplois de techniciens ou d'agents techniques. Dans le domaine de l'épuration par exemple, la complexification des stations d'épuration, rendue indispensable par la directive européenne sur les eaux urbaines résiduaires, va obliger les préposés à maîtriser des connaissances théoriques et pratiques plus poussées. D'où l'apparition progressive à ces postes de jeunes techniciens ayant suivi des formations spécifiques. Une situation que l'on retrouve dans le domaine de la distribution d'eau potable.
Les limites de la réinsertion sociale
En revanche, dans le secteur des métiers de l'aménagement de l'espace, la situation est radicalement différente. Mis à part les postes de cadres (essentiellement dans les bureaux d'études et les collectivités), force est de constater qu'une large majorité d'emplois d'exécution est assortie d'une finalité de réinsertion sociale. Ainsi en va-t-il notamment de la totalité des "emplois verts" mis en place par le gouvernement. Pourtant, l'expérience montre que toutes les activités d'entretien nécessitent de maîtriser plusieurs savoir-faire techniques et de s'adapter aux différents milieux susceptibles d'être rencontrés. Les communes interrogées à ce sujet expriment d'ailleurs clairement leur besoin d'un agent communal polyvalent s'adaptant aisément à un changement d'activité et acceptant d'exercer trois ou quatre fonctions différentes.
Est-ce à dire que notre société ne perçoit pas l'intérêt de métiers d'entretien et de gestion de l'espace d'un bon niveau de qualification et pourvus de rétribution adéquates ? Et qu'elle ne voit là pour l'instant qu'un moyen de "caser" rapidement des personnes qui n'ont pu se positionner dans les circuits traditionnels de formation ? Sans préjuger de la valeur professionnelle de ces candidats à la réinsertion, cette stratégie semble bien indiquer à quel niveau l'entretien et la gestion de l'espace sont placés : à celui d'un outil de lutte contre le chômage et non pas à celui d'un moyen efficace d'aménagement du territoire. La politique de l'eau qui, elle, crée des emplois, n'est pas menée pour réduire le chômage, mais pour améliorer la qualité de la ressource en eau et sa pérennité. C'est donc peut être bien dans l'inversion des priorités qu'il faut chercher l'origine de la stagnation actuelle des métiers de l'espace.