LA LETTRE DE L'ENVIRONNEMENT en Languedoc-Roussillon N°12
Octobre 96
Paysages :
MAITRISER LEUR EVOLUTION EN LANGUEDOC-ROUSSILLON
"Collectivités locales et gestion des paysages". Tel sera, le 4 novembre prochain à Perpignan, le thème central des Assises de l'Environnement de la Région Languedoc-Roussillon. L'ambition du dossier que nous ouvrons aujourd'hui n'est pas de préfigurer les travaux de cette manifestation organisée par le Conseil Régional et l'AME, mais d'apporter une contribution à la réflexion, à partir d'exemples concrets ou de projets bien engagés.
Paysage... En français, comme dans la plupart des langues, ce mot a une sonorité particulière, à forte charge émotionnelle. A peine prononcé, il évoque, suggère, impose aussitôt de "belles images qui font rêver". De tous temps, le poète qui sommeille en chaque homme (ou presque) a éprouvé un fort sentiment d'attachement à certains paysages. Les "siens", d'abord, ceux d'une enfance parfois idéalisée. D'autres, ensuite, découverts au hasard de la vie : de ces "beaux paysages" qui jalonnent les chemins des amourettes et les routes des voyages. Qui n'a pas, au fond du coeur et gravées à tout jamais dans sa mémoire, d'images printanières de tendres prairies parsemées de cerisiers en fleurs sur fond d'arêtes montagneuses, ou d'une crique finement ciselée rougeoyant au coucher d'un soleil lourd qui plonge derrière l'horizon marin ?
Trève de lyrisme. Protéger, réhabiliter, créer, maîtriser l'évolution des paysages en Languedoc-Roussillon : voilà l'enjeu. Le paysage impose le respect. Aujourd'hui plus que jamais, après de folles décénnies bâtisseuses, il mérite d'être préservé, soigné, pensé à long terme. La prise de conscience n'est pas encore assez forte ni générale, mais elle est en marche. Si les "grands paysages" sont désormais l'objet de tous les soins et protections, il n'en va pas encore de même pour les "paysages banals" : ceux du quotidien, de l'environnement immédiat de chacun. Leur prise en compte est beaucoup plus récente et relève essentiellement de la responsabilité des élus locaux.
Volontairement, le paysage urbain n'est pas abordé dans ce dossier : en Languedoc-Roussillon, il ne concerne, somme toute, que quelques poignées d'élus de grandes villes... à gros moyens. Et il mériterait un dossier à lui tout seul. Nos projecteurs se sont arrêtés aux portes des entités urbaines pour balayer l'espace rural et péri-urbain, celui qui pose le plus problème en terme d'évolution et de mutation des paysages : friches agricoles et viticoles, urbanisme pas toujours très bien contrôlé ni cohérent... Aux quatre coins de la région, des élus, des professionnels, des techniciens de services de l'État ou de collectivités territoriales, des associatifs, des agriculteurs reconnus "acteurs de paysage" tentent de relever le défi : penser et agir, ensemble, pour dessiner des paysages où il fera bon vivre demain. Parcourons, avec eux, quelques pistes déjà ouvertes.
Friches agricoles, incendies
DEUX PREOCCUPATIONS MAJEURES
Anne Honegger, géographe à l'Univesité Paul Valéry de Montpellier
Géographes et biologistes sont unanimes : à l'échelle de l'histoire humaine, jamais les paysages du Languedoc-Roussillon n'ont tant évolué qu'au cours de ce siècle, à un rythme redoublé depuis une cinquantaine d'années. D'où l'impérieuse nécessité d'en protéger certains, d'en réhabiliter ou d'en créer d'autres : la gestion raisonnée du paysage apparaît aujourd'hui comme une exigence absolue à tous ceux qui se préoccupent de développement durable. Les approches et les définitions sont plurielles. Nous retenons ici celle donnée en 1994 par la cellule nationale du Plan de développement durable, tout-à-fait conforme à l'approche de ce dossier : "Le paysage est la résultante concrète des marques que les générations précédentes ont successivement imprimées sur un territoire en étant confrontées à ses spécificités naturelles ; mais il est également le résultat d'une perception visuelle individuelle où collective et, en ce sens, sujet à des appréciations et à des jugements de valeur".
Spécificités naturelles ? En Languedoc-Roussillon, les paysages forment un ensemble complexe, varié et contrasté. "Aujourd'hui, pour un géographe, le trait principal à souligner est, d'une part leur dominante rurale et, d'aure part, leur diversité dans un espace restreint", estime Anne Honegger, chercheur géographe au CNRS et enseignante à l'Université Paul-Valéry de Montpellier. Les espaces naturels (landes et garrigues) et forestiers couvrent 1 500 000 hectares, soit 54 % du territoire régional. Par ailleurs, la vigne et les grandes cultures occupent respectivement 300 000 et
150 000 hectares. "Les paysages qui nous sont familiers - domaine montagnard, garrigue et littoral - sont le résultat de la combinaison des interventions humaines et de l'influence du milieu méditerranéen", poursuit Anne Honegger.
En termes d'évolution de ses paysages, le Languedoc-Roussillon n'échappe pas aux tendances observées dans d'autres régions méditerranéennes : changement massif des paysages agraires, essentiellement dû à l'arrachage de la vigne dont la superificie retrécit de 2 % par an, mais aussi des paysages d'arrière-pays, marqués par une augmentation constante de la surface boisée (28 % du territoire régional en 1988, 34 % en 1994) ; extension rapide de l'urbanisation du littoral et des zones péri-urbaines : entre 1982 et 1990, les surfaces bâties ont augmenté de 61 % ; poursuite de l'équipement en grandes infrastructures (A 75, ligne TGV, barrages...).
Longtemps, ici plus qu'ailleurs, le feu a été désigné comme la pire agression aux paysages : rien n'est en effet plus triste ni désolant qu'une forêt noircie de pins ou de chênes verts calcinés et rabougris. Mais, la préoccupation paysagère lui doit beaucoup : combien de maires, aujourd'hui encore, prennent réellement conscience de la valeur de leur patrimoine paysager au lendemain d'un incendie ? Et ensuite, intègrent plus systématiquement la dimension paysagère dans tout acte d'aménagement et même, plus largement, dans leur stratégie de développement local ? Ruraux "acteurs de paysage" reconnus, citadins ou touristes promeneurs ne peuvent tous que s'en féliciter...
"C'est vrai, il faut relativiser l'effet destructeur des incendies sur le paysage", assure Louis Trabaud, directeur de recherches au Centre d'Écologie Fonctionnelle et Évolutive (CEFE, CNRS Montpellier). "Après trentre années de recherches, je suis toujours aussi surpris de la capacité de résistance et de cicatrisation de la nature : quinze jours après un incendie, des pousses commencent à apparaître, indique ce spécialiste de l'impact des incendies sur la végétation méditerranéenne. Mais il faut tout même six ans à une garrigue pour se reconstituer, une cinquantaine d'années à une forêt".
Plus que le feu, la déprise agricole représente aujourd'hui la principale menace sur l'évolution des paysages en Languedoc-Roussillon. De la "mer de vignes" à une mer de friches, il n'y aurait qu'un pas que seule une gestion globale et durable peut empêcher de franchir. "La nature a horreur du vide et va dans un sens qui ne convient pas forcément à l'homme, prévient Max Debussche, également directeur de recherches au CEFE, spécialisé dans la dynamique de la végétation. D'où la nécessité de maintenir de nombreux milieux ouverts et, si l'on veut une grande bio-diversité, de veiller à une mosaïque de petites et grandes taches. Actuellement, il y a encore assez de milieux ouverts en Languedoc-Roussillon et cette mosaïque de bio-diversité est presque à l'optimum". Mais demain ?...