LA LETTRE DE L'ENVIRONNEMENT en Languedoc-Roussillon N°12
CAUE
LES GENERALISTES DU PAYSAGE
"Nous agissons souvent de manière classique. Telle commune de moins de 1000 habitants constate que son foyer rural n'est plus aux normes et nous demande un conseil d'ordre technique. A partir de cette première étape, nous élargissons notre intervention en interrogeant la collectivité sur ses acquisitions foncières, sa réflexion en matière d'équipement culturel ou d'aménagement péri-urbain. Notre mission est précisément là : aider les élus à gérer leur commune". Guy Jourdan, architecte et chargé de mission au Conseil d'Architecture, d'Urbanisme et de l'Environnement de l'Hérault (CAUEH), un organisme investi, comme c'est le cas dans chaque département, d'une mission d'information et d'assistance des élus locaux.
Le Lycée Philippe Lamour, à Nîmes, lauréat du 1er Prix du Paysage.
Chaque année, dans l'Hérault, cinquante à soixante dossiers sont instruits par le CAUE. "Les revendications de plus en plus pressantes d'habitants en quête d'un cadre de vie de qualité ont éveillé la conscience des élus, estime Sylvie Groueff, ethnologue au CAUE. Qu'il s'agisse d'un lotissement, d'un cimetière, d'une zone d'activités ou d'une salle polyvalente, chaque intervention sur le territoire constitue une intervention sur le paysage. Or, certaines communes ne font appel aux architectes ou aux paysagistes que lorsque le règlement l'exige. Nous préparons donc la commune à travailler, dans un climat de confiance, avec un maître d'oeuvre : nous nous situons très en amont dans l'aide à la décision".
Pour mieux faire prendre conscience aux maires de cet enjeu, les CAUE ont lancé en 1994, en collaboration avec l'AME et la DIREN, le premier Prix du paysage en Languedoc-Roussillon, concours reconduit cette année : "Nous avons essayé de trouver dans la région des aménagements exemplaires pour que d'autres élus s'en inspirent", explique Sylvie Groueff. Dans un même temps, le CAUEH a lancé l'Observatoire Photographique du Paysage, une opération expérimentale destinée à mesurer l'évolution du paysage quotidien. Une cinquantaine de sites, photographiés en 1991 par Raymond Depardon, avec des repérages extrêmement précis, sont observés chaque année : "Ces clichés constituent une mémoire intéressante. Les transformations peuvent être insidieuses, constate Michèle Bouis, directrice-adjointe du CAUE. Un portail de plus, un arbre coupé, des chemins qui s'ouvrent... S'il est encore prématuré d'en tirer des enseignements, nous montrons aux collectivités comment la mise en place de certaines politiques influencent le paysage".
Paysagistes
LES COUTURIERS DU TERRITOIRE
"Les collectivités locales confondent souvent les paysagistes avec les entrepreneurs de paysage. Or, la différence est aussi flagrante qu'entre un architecte et une entreprise de maçonnerie". Vice-président de la fédération régionale du paysage et paysagiste-conseil auprès de la DDE de l'Aude, Philippe Cadoret ne cache pas une certaine amertume : "La région compte à peine une vingtaine de paysagistes pour près de deux mille architectes ! Et ce sont souvent ces derniers qui nous font connaître auprès des mairies".
Depuis l'application des lois Littoral, Montagne et Paysage, les élus sont confrontés à de nouvelles obligations : "La prise en compte du paysage dans la délivrance d'un permis de construire ou lors de l'élaboration du POS est assez récente, explique Daniel Laroche, président régional de la Fédération Française du Paysage (FFP). Certaines municipalités prennent alors conscience que leur paysage constitue souvent la seule richesse patrimoniale existante".
Pourtant, les demandes sont parfois mal formulées : "Une commune va vouloir requalifier son centre, alors que le probléme se situe dans le secteur péri-urbain en raison d'une déprise agricole ou d'un nappage de lotissements. Les marchés potentiels existent, mais les maîtres d'ouvrage en ont peu conscience et nous font rarement intervenir en amont d'un projet", poursuit Philippe Cadoret qui, à l'instar de la plupart de ses collègues, exerce son métier dans plusieurs régions, faute, ici, d'un nombre suffisant de chantiers .
La reconnaissance du métier est dans l'air du temps. "Des villes lancent des concours exigeant des équipes pluridisiciplinaires, composées d'architectes, d'urbanistes et de paysagistes", se réjouit le vice-président régional de la FFP. Et de souhaiter la création annoncée d'un titre d'architecte-paysagiste et d'un ordre regroupant l'ensemble des professions de l'aménagement "pour mieux recoudre les paysages".
Mesures agri-environnementales
L'EXEMPLE LOZERIEN DE CUBIERES
Le hameau de Ville-Basse, sur la commune de Cubières, près du Mont-Lozère, a trouvé dans le dispositif agri-environnemental une manière de lutter contre le démembrement agricole et l'avancée des friches.
Dès 1993, une quarantaine de propriétaires fonciers, installés sur 200 hectares quasiment inexploités, se sont rassemblés au sein d'une association foncière pastorale. "L'association a favorisé l'installation de quatre agriculteurs en fermage sur ses terres", explique Jean-Louis Balme, technicien de secteur à la chambre d'agriculture de Lozère.
La démarche a été intégrée, dans un second temps, à une opération agri-environnementale, pilotée par la chambre d'agriculture et la SAFER. Les exploitants sont subventionnés, à 60 % pour la remise à niveau des terrains et la réalisation de points d'eau. Le dispositif est complété par une aide de 300 à 500 francs l'hectare selon la situation géographique des parcelles. "Le financement européen a permis d'aider les agriculteurs à appliquer une méthode rigoureuse de pâturage afin d'éviter l'embroussaillement de l'espace et les risques d'incendies", constate Catherine Leyrissoux, chargée de mission à la chambre d'agriculture de Lozère. Une opération pour une poignée d'agriculteurs ? "Elle va bien au delà, poursuit la chargée de mission. Sans cette solution, une partie des terrains de la commune de Cubières seraient aujourd'hui à l'état d'abandon. Dans une région aussi touristique que celle-ci, la mesure agri-environnementale a joué un rôle important de préservation du paysage".
Banyuls-sur-Mer
RECONQUETE REUSSIE
"Quand elle est entretenue, la vigne arrête le feu. Après les incendies de 1984, les maires du district de la Côte Vermeille et les vignerons ont saisi l'opportunité d'étendre les exploitations à une partie de la garrigue. Il a fallu, sur 160 hectares, défricher, aménager les écoulements d'eau, les accès de défense contre les incendies avant de planter". Conseiller viticole au Groupement de développement agricole (GDA) du cru Banyuls, Marc Guisset n'hésite pas à parler d'une "prise de conscience d'un paysage remarquable".
Suite à cette démarche, les vignerons s'interrogent : comment préserver le vignoble avec la forte densité de murets en pierres sèches ? "De fortes précipitations avaient démontré la nécessité de restaurer ces ouvrages, explique Jacques Feraud, responsable du service d'aménagement à la chambre départementale d'agriculture. Classées sous le label "Paysages de reconquête", en 1992, les terrasses de Banyuls possédaient désormais une solide notoriété". La chambre d'agriculture coordonne alors un projet agri-environnemental, fruit d'une concertation entre 260 vignerons et les communes de Banyuls-sur-Mer, Cerbère, Port-Vendres et Collioure. Objectif : préserver les terrasses et entretenir les vignes.
Le financement annuel sur cinq ans est aujourd'hui bouclé : 520 000 francs du Conseil Régional, 700 000 francs de l'Etat, 250 à 300 000 francs du district et le double engagé par la communauté européenne. "Au niveau européen, il a fallu s'appuyer sur l'architecture typique et exceptionnelle du site pour convaincre des responsables réticents à l'idée de financer des vignobles, note Marc Guisset.
Jacques Feraud prévoit le déblocage des fonds pour le deuxième trimestre 1997 et avoue sa satisfaction : "C'est probablement la première fois qu'une partie des fonds agri-environnementaux sont destinés à l'entretien et non pas à l'investissement".
Les terrasses de Banuyls : "le" cas type de paysage à sauvegarder
Charte de paysage
Haute cevenne en projet
"Dans le domaine du paysage, les élus pêchent plus par ignorance que par volonté de négliger : habituellement, le paysage vient encore trop souvent après tout le reste. Dans les Hautes Cévennes, sur fond de schéma départemental du paysage, les maires et l'ensemble des populations de sept communes ont été associés à l'élaboration d'une charte de paysage et d'environnement qui a permis un large débat. C'est, de loin, la plus aboutie des démarches paysagères dans le département, avec un programme établi d'actions pour cinq ans". Responsable du service environnement du Conseil Général du Gard jusqu'en septembre dernier, Didier Olivry ne tarit pas d'éloges à l'égard de cette "Haute Cévenne en projet".
Pendant de longs mois, une intense réflexion y a été menée, à partir d'une étude paysagère très fouillée réalisée par des paysagistes. Avant la signature, en juin dernier, d'une charte intercommunale de paysage et d'environnement entre les sept communes du SIVOM des Hautes-Cévennes (1), l'État, le Parc National des Cévennes et le Conseil Général, une très large concertation a été de mise : exposition itinérante, réunions-débats, tous les habitants du secteur ont été invités a émettre un avis. "La méthodologie participative est ce qui marche le mieux, assure Didier Olivry. Certes, les élus n'y sont pas vraiment habitués et il n'est pas évident, au début de leur faire entendre, ainsi qu'aux populations, un discours de ce type : le paysage, c'est vous, c'est votre vécu". Préserver, reconquérir le paysage, doit être l'affaire de tous. Maire de Génolhac et président du SIVOM, Jean-Pierre Olivier, en est aujourd'hui, lui aussi, intimement convaincu : "On ne peut construire quelque chose de durable qu'avec les populations. Une démarche comme la nôtre peut sembler lourde, mais je considère que le jeu en vaut la chandelle : il s'agit de mener des opérations de patrimoine paysager et architectural en vision globale, de les valoriser avec les gens du pays et cela procède aussi du développement culturel et économique. Il est du devoir des élus d'essayer de construire à moyen et long termes, de ne pas toujours gérer à court terme".
Pour "assurer par l'excellence écologique le développement durable des Hautes Cévennes", les signataires de la charte se sont engagés pour cinq ans autour d'un impressionnant programme d'actions pluriannuel. Il vise, notamment, à maintenir les milieux ouverts et promouvoir l'agriculture, à accueillir de nouveaux actifs, à encourager un urbanisme et une architecture de qualité. Des actions concrètes sont en vue : soutien à la réhabilitation de terrasses, à la restauration de vergers et de châtaigneraies, à des opérations de reboisement, entretien de berges de rivières en responsabilisant les propriétaires et les usagers...
Parc du Pays Narbonnais
Une forte preoccupation paysagere
La prise en compte du paysage constitue un volet très important du projet de Parc Naturel Régional du Pays Narbonnais. Conserver, mettre en valeur, réhabiliter les paysages : tout cela sera de la compétence du futur Parc, en application de la loi paysage de 1993. Une commission spécifique a été mise en place pour réfléchir aux grandes orentations paysagères et la pré-charte, document de synthèse de tout le travail accompli depuis deux ans, accorde une large place au paysage.
Les études préalables ont divisé le territoire concerné en dix unités paysagères, incluant de nombreux sites et paysages remarquables. Un certain nombre de menaces et de pressions pèsent sur beaucoup d'entre elles : déprise agricole, fermeture des milieux, manque d'entretien, uniformisation des paysages, urbanisation mal contrôlée, cabanisation... Pour bien mesurer les enjeux particuliers de chacune de ces unités, le Parc encouragera les collectivités concernées à lancer des projets ayant pour objectif de maîtriser l'évolution des paysages. Et ce, "sans cantonner la réflexion dans le seul cadre juridique et administratif, ni sur les seuls espaces remarquables", stipule la pré-charte.
Démarche partenariale entre l'État et les collectivités locales, le plan de paysage répond tout-à-fait à la méthode et aux objectifs poursuivis. Prévu par la loi de 1993, ce document de référence commun à un ensemble de partenaires est le fruit d'une large concertation. Il prévoit les actions concrètes à mener, ainsi que les moyens nécessaires à leur réalisation et suivi. Le Parc prônera donc l'élaboration d'un plan de paysage pour chaque unité paysagère, en y associant communes, Conseil Général, ONF, CAUE, chambres consulaires, associations...
Parmi les actions d'ores et déjà inscrites au nombre des opérations de préfiguration du Parc, l'AME, maître d'oeuvre du projet de Parc, devrait engager dès cet hiver un programme de réhabilitation des décharges sauvages sur l'ensemble du territoire du futur Parc. Premier objectif : résorber rapidement les dépôts les plus préoccupants sur le plan paysager et environnemental. Dans un second temps, tous les sites d'anciennes décharges et autres points noirs paysagers seront traités.
Par ailleurs, les réseaux électriques et téléphoniques aériens sont tout particulièrement visées. Certains secteurs ont été retenus prioritairement : zones des étangs, de piémont et espaces classés ou inscrits, tels La Clape, Fontfroide et le plateau de Leucate. Ces travaux d'enterrement de lignes devraient être lancés dès cet hiver et se poursuivre à long terme. Tout comme l'ensemble de la politique paysagère du Parc qui ne saurait se limiter à des d'opérations ponctuelles...