Principal aliment des coquillages, le phytoplancton est indispensable à leur croissance et contribue à leur engraissement. Les scientifiques estiment à 4000 le nombre d'espèces de microalgues marines dans l'océan mondial. Parmi celles-ci certaines sont indésirables et on estime à 2% celles qui sont productrices de toxines.
C'est le cas du dinoflagellé Alexandrium, dont plusieurs espèces ont la capacité de synthètiser des toxines paralysantes mortelles. Alexandrium tamarense est connu de longue date pour sa propriété à contaminer les coquillages filtreurs.
Toutefois, c'est la première fois en France que cette espèce présente une telle toxicité. Elle avait bien été observée sur le littoral du Languedoc-Roussillon et d'autres sites français, mais à des concentrations moindres et sans présenter de toxicité.
A Ifremer Sète, laboratoire côtier DEL (Environnement et aménagement Littoral), le 26 octobre 1998, alors que rien ne laissait présager quoi que ce soit, le dernier prélèvement datait du 12 octobre, le spécialiste chargé de détecter les espèces toxiques observe une concentration de 85.000 cellules d'Alexandrium tamarense par litre d'eau sur le point de surveillance de Bouzigues.
La procédure d'alerte est mise en place :
Au même moment la Direction des Services Vétérinaires de l'Hérault signale que des prélèvements de coquillages réalisés chez des producteurs du secteur, présentent des anomalies et que les tests réalisés révèlent la présence de toxines vraisemblablement neurologiques !
20 000 tonnes de production stoppées par une cellule de 40 microns
Quelques jours plus tard, 90 000 cellules et 22 000 cellules par litre d'eau de mer sont relevées respectivement sur les points de Bouzigues et Marseillan. Après extraction de la toxine sur des échantillons de moules, les tests biologiques confirment la présence d'une toxine paralysante à un niveau rarement atteint en France : 800 microgramme pour 100g de chair de moule ! ! ! La norme internationale pour la consommation humaine est de 80 µg/100g, soit 10 fois moins que ce qui vient d'être trouvé sur Thau ! ! !
A partir de cet instant, et devant le risque que représente cette toxine pour la santé publique, le doute n'est plus permis et l'Autorité préfectorale prend un arrêté d'interdiction de commercialisation des coquillages en provenance de l'étang de Thau le 5 novembre 1998.
Il est aisé de comprendre le choc qu'une telle nouvelle a pu produire au sein de la profession conchylicole, déjà éprouvée par une contamination bactériologique quelques semaines auparavant, et ceci à peine deux mois avant les fêtes de fin d'année.
Afin de satisfaire le plus grand nombre, et avec l'accord de la Préfecture, une communication en direct est établie au moyen de réunions publiques, d'INTERNET, et d'un bulletin d'information (tiré à 600 exemplaires et distribué par les syndicats professionnels) qui retranscrivent l'ensemble des informations dont nous disposons durant cette crise.
Malgré cela, les rumeurs les plus incroyables vont naître durant ces évènements et faire le tour du bassin de Thau.
Le 6 novembre un échantillon d'Alexandrium tamarense et de chair de moule sont expédiés aux biochimistes de l'Ifremer Nantes afin qu'ils identifient la molécule responsable de cette toxicité. Une fois de plus le rapport d'expertise est consternant ; ce n'est pas une mais cinq familles de toxines paralysantes qui sont retrouvées simultanément dans le phytoplancton et la chair de moule à de fortes concentrations. C'est donc bien Alexandrium tamarense qui est responsable de la toxicité des moules.
Qu'en est-il des autres coquillages ? C'est également pour répondre à cette question que l'ensemble des équipes scientifiques va œuvrer durant les semaines suivantes. Des prélèvements supplémentaires de palourdes et d'huîtres vont être effectués en divers endroits de l'étang et parfois plusieurs fois par semaine.
Si pour les palourdes les faits sont sans appel, elles présentent systématiquement des teneurs en toxine supérieures à la norme de 80 µg/100g, pour les huîtres les résultats sont moins tranchés (proches mais cependant inférieurs à celle-ci).
C'est la première fois en France qu'une toxicité apparaît suite à un bloom d'Alexandrium tamarense. Personne ne pouvait "prédire" le comportement de l'huître si le bloom persistait trop longtemps. D'un point de vue santé publique un recul de plusieurs semaines était donc nécessaire avant qu'une décision puisse être prise par les autorités.
A noter qu'en Bretagne, en 1995, lors d'un épisode toxique dû à Alexandrium minutum dans la région des Abers, 1000 µg de PSP furent trouvés dans des huîtres creuses.
De nombreuses questions restent néanmoins en suspens :
2) Peut-on transférer sans risque des coquillages - même non toxiques - d'une zone où A.tamarense prolifère vers une zone saine ?
Les rares travaux existant sur ce sujet montrent que des Alexandrium toxiques ingèrés par les bivalves et rejetés dans les biodépots sont capables de redonner des formes contaminantes.
En dépit d'une absence totale, à l'heure actuelle, de quantification de ce processus, le risque n'est donc pas nul d'une recontamination d'une zone saine, même si les effets n'en sont perçus que des années plus tard.
3) Quel risque y-a-t-il d'une autre floraison de cette espèce à Thau ?
Tout va dépendre des conditions hydrologiques locales dominantes et des populations phytoplanctoniques et phytobenthiques (kystes) en place à cette période de l'année.
IFREMER a prèvu, dans le courant du 1er trimestre 1999, la réalisation d'un "livre blanc" sur la contamination de l'étang par A.tamarense, permettant à la fois de faire le point sur les données acquises, sur les méthodes de contrôle utilisées et sur les perspectives à moyen terme.