Le Parc des Cévennes : restaurer l'équilibre forêt-gibier
Dans certains massifs, la surdensité des animaux est telle qu'elle provoque des dégâts qui altèrent l'état boisé. "Le promeneur peut constater sans difficulté les dégâts causés par les cervidés à la forêt. Il observe des écorçages dus au cerf pour assurer son équilibre alimentaire et des frottis réalisés par le chevreuil pour marquer son territoire, ou par les deux espèces pour se débarrasser du velours qui recouvre leurs bois", commente Benoit Bonnefoi, chef du service départemental de l'ONF en Lozère.
De plus, le renouvellement des forêts est difficilement assuré car les plants et semis, qu'ils soient naturels ou artificiels, sont très souvent broutés par les animaux. Si les propriétaires (il y a 22 000 ha de forêt privée dans le Parc) et les gestionnaires investissent du temps et de l'argent pour mettre leur forêt en valeur, ces efforts sont parfois réduits à néant. De même, la trop forte pression du cerf sur la végétation forestière risque de faire disparaître certaines espèces feuillues (alisier, sorbier, érable...), et de diminuer la diversité floristique. "L'équilibre forêt-gibier doit être rétabli. Nous devons réduire la densité des grands animaux et pour cela, des solutions existent : augmentation du nombre de têtes attribuées par les plans de chasse, allongement de la période de chasse", suggère Hubert Libourel, président du CRPF Languedoc-Roussillon. "Mais on peut aussi augmenter le nombre de chasseurs qui, paradoxalement, est faible par rapport aux potentialités de chasse dans la zone. Pour cela, pourquoi ne pas soutenir des expériences de tourisme cynégétique ou tout simplement, supprimer des zones interdites à la chasse dans le Parc National ? A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles...".
Du côté du Parc national des Cévennes, on est bien entendu très attentif à la situation et on réagit. Yves Harcillon, chef du service protection et aménagement du territoire, explique : "Le Parc a une volonté forte de réguler les populations de grands animaux et nous mettons un certain nombre de mesures en place. Primo, en concertation avec les chasseurs et les agriculteurs, nous avons augmenté les plans de chasse dans les ZOC (Zones Ouvertes à la Chasse) et augmenté les tirs de régulation dans les ZIC (Zones Interdites à la Chasse)". Effectivement, les chiffres sont éloquents : de 1989 à 1998, le plan de chasse du cerf dans les ZOC a augmenté de 61 à 282 animaux et les tirs de régulation dans les ZIC sont passés de 20 animaux en 1991 à 52 en 1998.
Pour le chevreuil, si 153 animaux étaient abattus en 1989, 875 l'ont été en 1998 dans les ZOC. Pour les ZIC, 40 chevreuils ont été attribués en 1994 et 152 en 1998. "Nous avons également mis en place des "contrats-faune" dans le Parc. Il s'agit de mesures préventives à l'adresse des forestiers et agriculteurs.
Ces contrats permettent, à ceux qui en bénéficient, d'acheter des clôtures électriques, des répulsifs pour les animaux, des grillages de protection pour les jeunes plants... Cela a représenté 100.000 F l'an dernier. De même, le Parc finance des ouvertures de prairies et leur entretien pour éloigner la grande faune des zones agricoles et de reboisement. Nous apportons aussi de l'engrais dans des prairies de fauche pour faciliter la pousse des végétaux herbacés et donner ainsi un garde-manger copieux aux animaux...
Toutefois, ces dispositifs ne suffisent pas, car il est bien évident que la présence des animaux doit être intégrée dans la conception même de la gestion forestière et ne pas en faire abstraction. Pour cela, le Parc préconise et encourage une sylviculture adaptée et dynamique, seule garante de l'avenir de la forêt et de la diversité biologique en Cévennes".
Du côté des chasseurs, on fait écho à cette politique de régulation du Parc. René Mourgues est président de l'Association cynégétique des chasseurs du Parc national des Cévennes (représentant environ 1400 chasseurs sur 52 communes). Il explique : "Les chasseurs, s'ils souhaitent évidemment conserver un certain cheptel de grande faune, veulent aussi éviter les dégâts. En accord avec le Parc national des Cévennes, nous avons acheté et installé des kilomètres de clôture électrique pour protéger certaines zones sensibles. De même, nous réalisons aussi des entretiens de prairies en forêt pour détourner les cervidés. Nous essayons tous de travailler dans le même sens".
Devant cette richesse écologique, le massif de Madres-Coronat devrait intégrer dans quelques années le réseau Natura 2000. Rappelons que ce dernier devrait être installé sur notre territoire à l'horizon 2004. Il sera constitué de sites à haute valeur patrimoniale, où les partenaires locaux vont imaginer toutes les mesures visant à protéger les richesses naturelles, tout en assurant un développement économique durable. Ainsi, le massif de Madres-Coronat fait partie des 37 sites-tests désignés par le Ministère de l'Environnement pour la rédaction de "documents d'objectifs". Ceux-ci serviront à concevoir un guide méthodologique national pour la gestion des sites Natura 2000.
L'ensemble des partenaires locaux est associé à cette démarche : agriculteurs, forestiers, techniciens, randonneurs... et bien entendu les chasseurs. L'association gestionnaire de la Réserve Naturelle de Nohèdes, située dans le massif de Madres-Coronat, a été chargée par le Ministère de l'Environnement de coordonner la mission Natura 2000. Son directeur, Alain Mangeot, rappelle : "Le document d'objectifs préconise un certain nombre de recommandations à l'intention des utilisateurs de l'espace. Pour les chasseurs, la mise en place de Natura 2000 ne changera rien. Nous recommandons par exemple que les chiens soient tenus en laisse, sauf bien entendu les chiens de chasse pendant les périodes d'ouverture. D'ailleurs, la réalisation du document d'objectifs a été menée en étroite collaboration avec les chasseurs qui ont compris qu'il ne s'agissait pas de faire un sanctuaire de la nature".
Du côté des nemrods, on est plus prudent sur le sujet. Alain Esclopé, président de la Fédération des chasseurs des Pyrénées-Orientales et Conseiller Régional, nuance : "Nous ne sommes pas contre Natura 2000, dans la mesure où elle ne nous privera pas de toute latitude de chasser. Mais nous allons rester très attentifs à la mise en place de cette réglementation européenne... Avant tout, le grand public doit comprendre que les chasseurs sont aussi pour la protection des espèces. Nous n'avons d'ailleurs pas attendu Natura 2000 pour préserver le milieu et la faune sauvage".
Alain Esclopé cite les nombreux aménagements réalisés dans son Département : "Il y a une vingtaine d'années, les Pyrénées-Orientales ont mis en place, avant qu'ils ne soient légalisés au plan national, les plans de chasse sur certaines espèces. Par exemple, sur l'isard, grâce à ces mesures prises très tôt, nous sommes passés en deux décennies d'une population de 850 têtes à près de 10.000 actuellement. Tout récemment, une épidémie de kératoconjonctivite a touché cette espèce, nous avons alors immédiatement baissé nos prélèvements. De même, pour le grand tétras, l'espèce-phare de nos zones de montagne, le plan de chasse a été ramené de 15 à 3 oiseaux aujourd'hui pour l'ensemble du Département".
Toujours pour le grand tétras, les chasseurs ont entrepris de nombreuses actions de préservation. Sur certaines stations de ski, ils ont installé des systèmes de protection à l'égard des câbles de remontées mécaniques où le grand tétras peut se tuer par temps de brouillard. De même, des ouvertures de milieu ont été réalisées pour faciliter la reproduction et l'alimentation de cet oiseau.
|
CHASSE ET TOURISME : MARIAGE DE RAISON A LA CAMPAGNE... En Languedoc-Roussillon, ce tourisme à vocation cynégétique prend peu à peu ses marques. En effet, certains nouveaux produits séduisent une clientèle nationale et étrangère. C'est le cas en Lozère, où un stagiaire de la Chambre d'agriculture, Olivier Racaud, a mis en place en 1995 un projet intéressant. "Dans ce département riche en grand gibier, où la pression de chasse est faible, le tourisme cynégétique a un avenir indiscutable", confie-t-il. Un produit complet comportant le tir d'un animal par un chasseur, suivi d'un hébergement en pension complète et d'un accompagnateur sur le terrain a été mis en place dans les gorges du Tarn. Pour lancer une telle prestation, la première condition est de disposer de territoires sur lesquels les détenteurs du droit de chasse acceptent de rétrocéder une partie des bracelets permettant le tir des animaux. La société de chasse de Saint-Enimie, possédant une importante population de mouflons, s'est portée volontaire pour être le lieu d'expérimentation du projet. Le prix à payer pour le chasseur ? : 5.000 francs comprenant le mouflon quel que soit le trophée, l'hébergement en pension complète, le guidage et la venaison. De plus, les chasseurs ne réalisant pas leur tir, ou n'ayant pas trouvé de trophée correspondant à leur attente, ne payent que l'hébergement et ont la possibilité de revenir ultérieurement. Cette année, les nemrods étaient au nombre de 24 à avoir testé cette formule (étendue au chevreuil et bientôt au cerf). Ils commentaient : "Nous avons chassé à l'étranger pendant des années et souvent pour des prix très importants, en ignorant les richesses du patrimoine cynégétique du Languedoc-Roussillon. Nous reviendrons l'année prochaine !". Ce tourisme cynégétique contribue au développement économique de la Lozère touchée par la désertification. Il permet aussi aux familles des chasseurs qui les accompagnent d'aller à la rencontre des richesses de la Lozère. "Pour les uns, la randonnée ou les musées. Pour les autres, la traque du mouflon. Chacun y trouve son compte !".
|
| < Page 1 | Page 3 > |