Mettre en valeur les étangs de la Narbonnaise
MER ET ETANGS : QUAND L'EAU EST RICHE D'IDENTITES
Dans l'Aude, des opérations intéressantes ont ainsi vu le jour autour des étangs. L'une d'entre elles a pour cadre le sentier du golfe antique, autour des étangs de Bages-Sigean, de l'Ayrolle et de Gruissan, qui formaient au début de l'antiquité un golfe maritime. Depuis peu de temps, cet itinéraire de soixante-quinze kilomètres met en réseau un ensemble de sept sentiers de petites randonnées.
Ces circuits permettent de découvrir un patrimoine naturel et historique exceptionnel, au coeur du projet de Parc naturel de la Narbonnaise en Méditerranée. Ils ont été aménagés pour épouser les contours des étangs et révéler une faune et une flore exceptionnelles. Ce sentier met aussi en valeur les sites archéologiques tout au long des étangs : Via Domitia, Oppidum de Pech-Maho... Chemin faisant, on peut à loisir découvrir d'autres curiosités de cette région : Terra Vinéa, dans les anciennes mines de gypse de Portel, le musée archéologique de Peyriac ou simplement un pêcheur calant ses filets dans un coin de l'étang.
Cette activité est d'ailleurs si riche en Narbonnais qu'elle a inspiré des professionnels amoureux de l'histoire des pratiques halieutiques. François Marty est de ceux-là. Responsable de l'association ETAN (Ethnologie, Technique, Animation, Naturalisme), ce pêcheur de Gruissan s'applique à faire connaître l'évolution de son métier au cours des âges. Pour faire partager sa passion, il transporte dans sa camionnette un véritable musée ambulant, où il présente les différentes techniques de pêche traditionnelles sur l'étang, où il explique les relations entre l'homme, le poisson et le milieu.
Du discours à la pratique, François Marty et l'association ETAN ont aisément franchi le pas. Ils organisent des animations pour les scolaires et les groupes, et font participer les gens à de véritables pêches dans l'étang, comme la pêche à la caluche (halage d'un filet sur la plage). Grâce à cette démarche, on s'imprègne fortement de la culture des métiers de la mer. C'est aussi la voie choisie par Yann Pajot, dans son "atelier de la mémoire", situé sur l'île Sainte-Lucie. Ce jeune charpentier de marine a décidé de faire de sa passion un métier, le jour où il a restauré une vieille barque catalane. "Depuis, avec quelques amis, j'ai décidé de créer le Conservatoire maritime des pays narbonnais. Il a pour mission la restauration et la conservation des bateaux de pêche et de plaisance, un patrimoine très riche et varié dans le golfe narbonnais", explique Yann Pajot. En effet, depuis quelques décennies, la flottille de pêche française s'étant fortement réduite, de nombreux bateaux ont été tout bonnement abandonnés ou brûlés. "C'est un patrimoine considérable qui partait en fumée. Aujourd'hui, grâce au travail du Conservatoire maritime des pays narbonnais, de nombreux bateaux peuvent voguer à nouveau au fil de l'eau, comme la Mary-flore, une barque catalane typique ou de nombreux bétous... ".
L'activité de Yann Pajot ne se limite pas à la restauration, il perpétue aussi les techniques languedociennes de charpenterie de marine. Cet "artisan de la mémoire" continue ainsi de fabriquer des embarcations traditionnelles pour le plus grand plaisir des pêcheurs et plaisanciers.
Le musée de l'étang de Thau : une fenêtre sur l'environnement
Différentes méthodes se sont succédées, de la pyramide en béton jusqu'aux cordes synthétiques pendues aujourd'hui aux parcs, et sur lesquelles sont collées les huîtres. Dans un même temps, les pêcheurs ont continué leur activité professionnelle de cueillette des coquillages indigènes, ainsi que leurs techniques traditionnelles de pêche à la palangre, à la capéchade, à la battue et bien d'autres encore. Depuis des décennies, c'est donc tout un patrimoine ethnologique qui s'est accumulé à Bouzigues.
L'idée de conserver et de mettre en valeur ces instruments de la tradition conchylicole a pris naissance en 1981, de manière modeste, via le foyer rural du village. Une exposition organisée par les habitants de Bouzigues a remporté un grand succès. D'année en année, elle s'est s'enrichie d'une importante collection, laquelle a fini par être à l'étroit.
En juin 88, avec l'aide de la Région et du Département, la municipalité a décidé la construction, sur le quai du port de pêche, du musée de l'Etang de Thau, lieu vivant de rencontre des cultures locales, lieu d'expression et de mémoire des paysans de la mer que sont les conchyliculteurs de Bouzigues.
Trois ans plus tard, le musée a ouvert et présenté l'histoire de son étang, en y associant des informations scientifiques, archéologiques, techniques provenant de différents Instituts et Universités. "Sur 800 m2, le musée présente ses objets dans la situation de leur utilisation. C'est la raison pour laquelle des caillebotis accueillent le visiteur qui chemine ensuite au milieu d'un parc à huîtres, dans le mas où s'effectue le travail à terre des conchyliculteurs, ou encore dans le magasin de pêcheur, lieu où l'on entrepose les outils spécialisés de cueillette dans l'étang.
D'autres salles présentent les instruments de pêche, les espèces de poissons de l'étang, les différentes techniques de pêche, des informations sur l'organisation de la prud'homie...", explique Catherine Payeras, agent du patrimoine au musée de l'Etang de Thau. Dés sa création, le musée s'est fixé pour objectif d'être une fenêtre ouverte sur l'environnement de l'étang et d'y associer tous ceux qui le fréquentent. Il a été conçu dans un ensemble groupant la prud'homie, la maison des conchyliculteurs, une structure d'accueil des plaisanciers et la salle polyvalente.
Depuis peu, il y a aussi une bibliothèque ouverte au public, axée sur le patrimoine maritime. "Ainsi, le musée est ancré dans la réalité locale et permet une liaison plus étroite avec les visiteurs. Il est d'ailleurs gratuit pour les gens du village et nous vivons en symbiose avec les Bouzigauds. Les enfants viennent nous montrer ou nous questionner sur des poissons qu'ils ont péchés. Des plaisanciers nous amènent des oiseaux blessés car nous travaillons avec un ornithologue...". Avec le musée, les gens du bassin de Thau connaissent mieux leur environnement. Ils ont appris à le respecter plus qu'ils ne le faisaient autrefois.
Le musée a été un élément déclencheur, puis fédérateur. Cette sensibilisation à l'environnement est d'ailleurs rendue plus facile par sa vie très active. Grâce au dynamisme des responsables du musée, près de onze expositions sont venues sur le site avec des thèmes tels que les joutes languedociennes, les chasses de l'étang de Thau, le sel, les barques de l'étang, les peintres de la méditerranée... Le musée joue aussi un rôle très actif pendant la semaine du goût où huîtres, moules, palourdes et poissons de l'étang sont offerts à la dégustation.
Bien d'autres activités sont proposées pour faire connaître la nature et comprendre l'environnement. Ce sont par exemple des visites de mas et de tables ostréicoles en barque sur l'étang. Des ateliers pédagogiques sont également organisés pour les enfants, où de manière pratique, ils essaient de construire une lagune, de fabriquer des instruments de pêche... Enfin, si ce musée a permis le mariage de la culture et de l'environnement, il intègre aussi la dimension économique. N'oublions pas que la conchyliculture est la deuxième activité productrice du département de l'Hérault après la viticulture, faisant vivre plus de 2500 personnes. "Les 20.000 visiteurs annuels savent désormais comment s'élève l'huître de Bouzigues. Ils l'ont dégustée et appréciée. Ils seront plus à même de la consommer ensuite chez eux. Chez nous, tout est intégré, jusqu'à la gastronomie. Qui s'en plaindrait ?".
Inventer de nouvelles vies au sel
En Méditerranée, ce lien est particulièrement fort et visible. En effet, au cœur de la Camargue, s'étendent les deux plus grands salins d'Europe : le salin de Giraud et celui d'Aigues-Mortes. Ce dernier, exploité par la Compagnie des Salins du Midi, est en activité depuis l'antiquité. Sur environ 11 000 ha, il produit pour l'essentiel un sel alimentaire (500 000 tonnes par an).
Depuis la nuit des temps, ce salin entre terre et mer abrite un écosystème particulièrement riche et original. Autour de lui, se sont aussi développées (et se développent toujours !) une vie, une histoire, une culture originales. La Compagnie des Salins a bien compris qu'il fallait mettre en valeur ce patrimoine exceptionnel. Dans un premier temps, elle a donc initié et financé une politique éditoriale fournie, à travers de nombreux ouvrages historiques qui retracent la saga de ce métier.
Ils ont été souvent écrits par Gérard Boudet, historien et directeur de l'Unité Salins. Récemment, un livre a été publié en collaboration avec la Station biologique de la Tour du Valat sur les zones humides méditerranéennes. En collaboration avec Gallimard, deux autres ouvrages viennent également de paraître : "Camargue-fleur de sel-Aigues Mortes" et "Saveurs salées de la Méditerranée". Ce dernier évoque la gastronomie, une autre facette particulièrement active de la politique culturelle des Salins du Midi. "Chaque année, nous organisons un grand concours de recettes à la Fleur de sel de Camargue, primé par un jury de professionnels.
Avec l'Institut Vatel (école réputée, qui forme les futurs grands cuisiniers français), nous formons aussi les toques de demain à l'histoire et l'utilisation du sel de Camargue", explique Gérard Boudet. Aprés la gastronomie et l'édition, la fête est aussi à l'honneur. Les Salins sont chaque année des partenaires incontournables de la fête de la Saint-Louis, où la ville d'Aigues-Mortes met en avant le sel, dont la production s'est de tout temps mêlée, parfois cruellement, à son histoire.
En 1999, plus de 150.000 visiteurs ont pu assister, dans un décor unique et grandiose, à des pièces de théâtre, des marchés médéviaux, des danses, des défilés historiques... "Mais Aigues-Mortes n'a pas l'apanage de cette politique culturelle. Cet été, aux salins de Gruissan, plusieurs représentations d'une création théâtrale et musicale "Grain de sel" ont été données, grâce à un partenariat entre les salins et le projet de Parc naturel de la Narbonnaise en Méditerranée". Bien d'autres opérations de ce type sont soutenues par les "agriculteurs des salins", comme "la route du sel", où caravanes et cavaliers portent l'or blanc du littoral vers l'arrière-pays aveyronnais. Il y a aussi "la confrérie du sel de mer", née cette année, dont le but est de faire revivre l'histoire et l'épopée de ce condiment.
Il y a enfin une ardente défense et une valorisation des espaces naturels liés à l'activité salinière, où une faune et une flore bien particulières ont élu domicile : plantations d'épis pour lutter contre l'érosion du littoral, aménagement d'îlots à nidification pour les flamants roses, création d'herbiers de plantes salines, conférences et visites guidées des sites... Le regard inspiré, le ton persuasif, Gérard Boudet résume avec conviction tout ce travail culturel mené autour de l'ingrédient le plus présent sur nos tables : "Chaque jour, nous inventons une vie au sel".
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