Des arbres et des hommes
LES PLANTES EN LANGUEDOC-ROUSSILLON : UNE AFFAIRE DE CULTURE

C'est un pied dans la botanique et l'autre dans la langue occitane qu'elle va à la rencontre des espèces végétales du Midi. En effet, l'étude des noms de plantes en occitan est sa spécialité. Josiane Ubaud est lexicographe au Gilidoc (Groupement d'initiative pour un dictionnaire informatisé de langue occitane), et plus particulièrement spécialisée en ethnobotanique. Elle étudie donc la signification et la place des plantes en Pays d'Oc et le regard que l'homme occitan pose sur son environnement.
A travers des conférences sur la végétation méditerranéenne, des sorties botaniques et aujourd'hui un ouvrage intitulé "Des arbres et des hommes", elle essaie inlassablement de répondre à un certain nombre de questions : pourquoi le cèdre est-il systématiquement associé aux plus prestigieuses propriétés et le micocoulier aux modestes chapelles romanes ? Pourquoi le figuier et le cyprès ont-ils tant inspiré les écrivains de langue d'Oc, quand le platane ou le marronnier les ont laissés indifférents ? Pourquoi des espèces remarquablement adaptées au climat méditerranéen tombent-elles peu à peu dans l'oubli, et pourquoi aujourd'hui cet engouement effréné pour le palmier ?
"Les arbres n'ont pas toujours été plantés au hasard. Certains, par leur forme, leur feuillage ou leur odeur, par leur histoire et leur charge symbolique aussi, parlent aux humains plus que d'autres". Effectivement, la présence des arbres près des architectures traditionnelles (maisons de village, maisons bourgeoises, masets, cabanons...) n'est pas fortuite. Leurs noms, leurs évocations dans la littérature occitane (Max Rouquette, Théodore Aubanel, Joseph d'Arbaud...), leurs places dans le discours ou dans les dictons populaires apportent un éclairage inédit sur les paysages méditerranéens.
Pour en savoir plus, brossons un tableau synthétique de la place des arbres dans notre société languedocienne : il y a tout d'abord les marqueurs sociaux, comme le cèdre ou le palmier. Depuis toujours, ils sont les emblèmes des classes sociales dominantes. Le palmier, depuis la fin du XIXème siècle, est notamment devenu la signature privilégiée des maisons bourgeoises des villages languedociens.
A ce sujet, Josiane Ubaud évoque maintenant sa banalisation dans les villes, un "attrape-touriste qui fait de notre Languedoc un cliché de Sud de pacotille, digne des Bahamas". Ensuite, on peut distinguer les marqueurs d'usage (platane, marronnier, mûrier, acacia, orme) qui sont là surtout pour l'ombre : ce sont les plus utilitaires, les espèces à propos desquelles la littérature occitane est peu abondante. Par contre, celle-ci est bien plus riche avec les arbres qui ont un lourd passé venu du fond des âges ; ce sont les marqueurs culturels sacrés, emblématiques des paysages méditerranéens (cyprès, micocoulier, laurier, olivier). Tous bénéficient d'une longévité remarquable qui est en partie à l'origine de leur sacralisation.
A cette occasion, Josiane Ubaud évoque ce qu'elle nomme le paradoxe de l'olivier. "En peu de temps, il a été subitement propulsé d'arbre de rapport (huile essentiellement) à arbre de décor, à condition qu'il soit vieux. Je trouve que les oliviers traînant au beau milieu d'un flot de circulation ont quelque chose de pathétique, et ressemblent plus à des monarques déchus qu'à des arbres sacralisés !".
Dans cette typologie, sont aussi présents les marqueurs de convivialité (figuier, amandier, jujubier, treille) qui tous produisent des fruits et abritent les repas conviviaux. Il y a enfin les marqueurs d'accueil et de charme (glycine, rosier Banks, bignone, vigne vierge, renouée). Ce sont des plantes volubiles, toujours très proches des constructions qui habillent portails et tonnelles de leurs branches fleuries. Héritiers d'une culture ancienne ou témoins du rang social des propriétaires, aimables fournisseurs d'ombres ou orgueilleux étendards municipaux, les arbres ont décidément beaucoup à nous apprendre... sur les hommes.
Aujourd'hui, le pari est gagné, car Toques et Clochers est devenu le deuxième événement viticole national, après la vente des Hospices de Beaune. "Unique en Languedoc-Roussillon, Toques et Clochers est une opération de prestige valorisant les vins blancs AOC de Limoux, à l'occasion d'une vente aux enchères connue jusqu'à l'étranger. Elle est un peu particulière, dans la mesure où une partie des fonds recueillis est consacrée à la protection du patrimoine bâti local, essentiellement les églises.
En effet, le pays Limouxin, riche en architecture médéviale, possède de nombreuses églises romanes aux lignes épurées qui donnent au paysage un aspect typique et unique. De même, ici, en terre occitane, les habitants sont très attachés aux clochers qui rythment avec les saisons, la vie du village. Sauvegarder ces monuments est pour eux une démarche importante !", explique Pierre Mirc, président de Sieur d'Arques. Ce vigneron très attaché à ses racines poursuit : "Ceci est d'autant plus important que les clochers donnent leurs noms aux vins produits dans cette région de l'Aude. Ils sont l'emblème de la production viticole locale, alors que dans les autres vignobles, ce sont les châteaux qui donnent leurs noms aux vins. Désormais, mêlés aux vignes en coteaux, les clochers restaurés donnent une nouvelle âme à nos paysages".
Depuis 1991, le produit des ventes aux enchères a permis à la Commission des monuments historiques de réhabiliter les clochers de Malras, Magrie, St Martin de Limoux, Saint-Polycarpe, Fa, Pomas, Loupia et La Digne-d'Amont. Cette année, ce fut au tour du clocher de Pieusse de bénéficier de la générosité vigneronne. La petite église du village n'avait subi qu'une sommaire opération d'entretien depuis le début du siècle (la réfection de la toiture datait des années 30 !). Les deux cent mille francs issus des enchères, auxquels se sont ajoutées des subventions des collectivités territoriales, ont permis une restauration efficace. Celle-ci a pris d'autant plus de valeur qu'elle a mis la main sur quelque chose d'exceptionnel : un tabernacle rarissime dont il n'existe que deux modèles en France et des peintures datant du XIVème siècle ! Les prochains clochers du Limouxin hériteront à leur tour de cette manne sortie des tonneaux.
En effet, chaque année, la manifestation prend de l'ampleur : à l'occasion de Toques et Clochers, plusieurs milliers de visiteurs parcourent désormais les villages restaurés. De plus, le chiffre d'affaires de la vente aux enchères est sans cesse en hausse (cette année, le montant total a atteint le record de 2,5 millions de francs, soit une moyenne de 29.823 francs par fût vendu).
Aujourd'hui, cette valorisation du patrimoine bâti a trouvé un prolongement naturel : les vignerons de Sieur d'Arques, dès l'hiver 2000, vont mettre en place sur l'appellation un vignoble paysager, dans une opération lancée en partenariat avec l'AME. Les haies vont être replantées avec des végétaux à fleurs persistantes. Les capitelles, calvaires, murets... seront restaurés, les vignes soigneusement entretenues. "Maintenant, les vignerons ont pris conscience que l'environnement agrémente leur cadre de vie quotidien et valorise leur vin. Il s'est même créé une émulation entre eux, chacun souhaitant avoir la vigne la plus soignée.
C'est la même chose pour les villages qui ont bénéficié de l'opération Toques et Clochers. C'est à celui qui restaurera au mieux ses rues, ses places, ses monuments", savoure Pierre Mirc. Sur l'appellation Limoux, côté environnement, on a assurément remis en selle l'esprit... de clocher !
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