AMENAGER LE TERRITOIRE : UN ENJEU INCONTOURNABLE
Pour une nécessaire mémoire des inondations
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| Béziers - Inondations novembre 1907. Service de ravitaillement. (Collection particulière des Archives de la Ville de Béziers) |
La catastrophe du 3 octobre 1988 n'était pas exceptionnelle. La première mention dans les archives d'une crue remonte à 1335. Ensuite, c'est une liste régulière et discontinue de dates où la ville a été inondée. Prenons les plus récentes : 1843, 1855, 1914, 1957, 1963, 1977. Autant d'épisodes où les rues de Nîmes se sont transformées en torrents, provoquant dégâts et victimes.
Pour appuyer les actions d'aménagement de l'espace, la connaissance des pluies et des crues historiques est donc essentielle dans une région comme le Languedoc-Roussillon. Jadis, les populations sédentaires procédaient par empirisme, reconstruisant plus loin ou plus haut ce que les crues avaient emporté, et transmettant oralement aux nouvelles générations les lieux et les risques de montée des eaux. Aujourd'hui, le brassage de population est tel que la mémoire des inondations s'efface, jusqu'au jour où l'on constate que l'eau est en train de glisser sous sa porte. " Pour ces catastrophes naturelles, j'estime aujourd'hui la durée de la mémoire à trente ans. C'est beaucoup moins qu'autrefois, car la migration des populations est devenue très importante, notamment dans des régions comme le Languedoc-Roussillon.
Dans l'Hérault, un habitant sur deux n'y est pas né. Nous sommes aussi surinformés et un événement chasse l'autre. Au-delà de cette trentaine d'années, on oublie donc les leçons du passé. On reconstruit en zones inondables, on néglige le fleuve qui sortira un jour de son lit ". Tout élu, bâtisseur, citoyen, aménageur… devrait avoir ce réflexe d'une étude historique fouillée de la zone sur laquelle il travaille ou va vivre. " La volonté de l'homme de maîtriser les caprices de la Nature est ancienne. Dès lors qu'une communauté humaine s'est implantée durablement, il existe sûrement des archives sur les catastrophes naturelles, elles sont souvent très riches d'enseignement ", confie Michel Desbordes. Ainsi, après l'inondation de Nîmes en 1988, a-t-on pu se livrer à une analyse des archives de l'Académie des Sciences.
Ce travail a montré, comme cela a été écrit précédemment, que le site avait connu depuis toujours des inondations importantes et que l'urbanisation du 20ème siècle avait fortement augmenté sa vulnérabilité. Mieux encore : les catastrophes du passé ont modelé la topographie, façonné les voies d'écoulement de l'amont vers l'aval et modifié les sols grâce aux sédiments transportés par les crues. La mémoire de l'eau est ainsi inscrite dans nos paysages, mais encore faut-il savoir la lire. C'est le but d'une discipline scientifique, l'hydrogéomorphologie. Dans de poussiéreux manuscrits ou sur le terrain, l'homme et l'eau ont donc eu la sagesse de laisser quelques empreintes, quelques signes d'alerte. Une fois identifiés, il faut les entretenir, les faire revivre régulièrement. Il y a donc tout un travail de mémoire qui doit être réalisé à plusieurs niveaux. Par exemple, dans les établissements scolaires.
Dans l'Aude, l'Inspection d'Académie va lancer dès la rentrée prochaine un grand programme sur ce thème (voir page 16, sur l'éducation à l'environnement). Les Maires ont aussi un rôle important à jouer sur lequel nous reviendrons. De nouvelles mesures risquent de surgir. Dans un tout récent rapport remis au Premier Ministre sur la prévention des inondations, le Député Yves Dauge préconise le rappel obligatoire des risques de crues dans la " vie d'une parcelle ". Il s'agirait d'inscrire dans tous ses documents officiels (bail d'habitation, commercial…), les risques connus et encourus.
Lutter contre l'urbanisation en zones inondables
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Maison dévastée après la catastrophe de Vaison-la-Romaine en 1992 (Photo Marie-Pierre Bonnet) |
Les récentes inondations de novembre dernier dans l'Aude confirment cette urbanisation débridée. Leur analyse, pour les ingénieurs du CETE (Centre d'Etudes Techniques de l'Equipement Méditerranée), ne souffre pas de discussion. Marcel Masson, Chargé de mission environnement au sein de cet organisme, explique : " la cartographie post-crise réalisée sur 500 kilomètres de cours d'eau vérifie que les limites des zones inondables étaient parfaitement identifiables. De ce fait, la plus grande partie des destructions affecte des constructions récentes implantées dans des parcelles à risques ".
Mais dans certaines communes sensibles, le développement ne passe-t-il pas obligatoirement par des zones qui risquent d'avoir un jour les pieds dans l'eau ? Là aussi, la réponse est sévère : " le département de l'Aude a été systématiquement touché dans ses urbanisations récentes, implantées comme à Cuxac, Durban, Cascastels, Tuchan… en zones inondables. Or, les analyses post crues de ces communes montrent à chaque fois que les zones inondables ne concernent qu'une faible part de leur superficie (de 5 à 10% en moyenne). De vastes terrains non inondables offraient des solutions alternatives à l'implantation de nouvelles habitations. Nous avons pu constater dans l'Aude, comme dans le reste de la France, l'extrême indigence des Plans d'Occupations des Sols dans leur prise en compte des risques naturels ! ". Une conclusion s'impose donc pour les spécialistes du CETE : " A une époque où l'ensemble de nos régions méditerranéennes a subi une expansion périurbaine anarchique, il est grand temps d'appliquer enfin les possibilités techniques existantes d'inventaire des zones inondables et de réorienter sur tout le territoire le développement urbain ".
Mais dans l'aménagement de notre territoire, l'occupation imprudente des lits majeurs des rivières n'est pas la seule raison invoquée. La modification de certaines pratiques culturales chez les agriculteurs favorise aussi la rapidité d'apparition des inondations : le désherbage total des sols et leur mise à nu, l'abandon de l'entretien des mares et fossés, l'arrachage des haies et la destruction des murets dans le cadre de remembrements… On doit réagir aussi sur le plan forestier. Suite aux inondations de 1986, dues à un écoulement très rapide des eaux sur un sol pauvre en végétation, la commune de Fitou, dans l'Aude, a engagé un important travail de reboisement (45 ha). Bien entendu, l'entretien des rivières, sur lequel nous reviendrons plus loin, est également indispensable à travers quelques actions de base : restaurer les berges, aménager la ripisylve, réserver des champs en bordure pour l'expansion des crues…
Le rôle des élus
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Une rue de Sallèles d'Aude, en novembre 1999. (Photo - Office de Tourisme de Sallèles d'Aude) |
On l'a vu, dans l'aménagement du territoire, la maîtrise de la construction en zone à risques est un enjeu majeur. A ce niveau, les élus ont bien entendu un rôle déterminant. La décentralisation leur a donné un rôle majeur en matière de gestion de l'urbanisation. La loi du 7 juillet 1983 a en effet transféré au Maire la compétence pour délivrer les permis de construire. Celui-ci peut donc le refuser pour des motifs de sécurité publique, par exemple le risque d'inondations.
En cas de faute, sa responsabilité peut être engagée. Mais le Maire serait-il trop souvent l'objet de la vindicte populaire ? Est-il le seul concerné ? Non. Le " porter à connaissance " que le Préfet adresse aux Maires, dans le cadre du processus d'élaboration des Plans d'Occupation des Sols (POS), lui permet d'exercer un contrôle a priori sur l'urbanisation. L'Etat a donc son rôle à jouer. De plus, l'urbanisation de nombreuses zones ne date pas des années 80, mais remonte à une époque antérieure, où les permis de construire étaient délivrés par l'Etat.
Qu'en pense le Maire d'une Commune à risque, comme Sallèles d'Aude, touchée par les dernières inondations de novembre 1999 ? " Nous avons une lourde responsabilité sur les épaules, confie Claude Maraval. Pour ne pas avoir un jour quelque chose à se reprocher, la première exigence consiste à tenir compte des leçons du passé. La pire des choses, pour notre équipe, eût été de rester inerte devant les caprices répétés de la nature. Nous savions tous que la commune de Sallèles est une île dans les terres, car bordée de deux rivières (l'Aude et la Cesse) et de deux canaux (le Canal de Jonction et le Canal du Midi). C'est pourquoi notre équipe, dès sa prise de fonction, a décidé un certain nombre d'actions. Le POS, en concertation avec les services de l'Etat, a été modifié pour éviter tout risque. Les Maires doivent être intransigeants à ce niveau ! ".
De même, à Sallèles d'Aude, un comité local de sécurité a été mis en place au sein duquel siègent tous les services concernés : corps des sapeurs-pompiers, services techniques municipaux, élus, représentants des Voies Navigables de France, de l'EDF, gendarmerie, police. Tous ont travaillé pour détourner au maximum de leurs possibilités les eaux pluviales du village : " Nous avons créé des caniveaux centraux dans les avenues ou rues qui le permettaient. Dans la partie basse du village, nous avons également construit une station de relevage d'eaux pluviales pour éviter que ces quartiers ne s'inondent, rebâti des digues de protection au bord de la rivière. Nous avons enfin récuré les ruisseaux, et recréé les vannes de protection pour que les eaux de la Cesse et de l'Aude n'envahissent pas le village ".
Mais les éléments sont quelquefois plus forts que l'être humain. La catastrophe fait éclater les certitudes, force l'humilité de l'analyste et du décideur. La parade, la prévention, la protection, l'anticipation, tous les moyens de défense imaginés pour sa commune ne sont pas suffisants pour enrayer le cours des choses. A Sallèles, le bas du village, pourtant l'emplacement historique du bourg, a été noyé sous les eaux.
Quant tout a été fait, tout pensé, et que le monstre est plus gros que d'habitude, que reste-t-il à faire ? " Pour moi, c'est surtout du côté de la prévision que cela doit se jouer. Les services météo devraient se doter de systèmes d'alerte plus performants. Si nous étions prévenus plus en amont, nous pourrions prendre des mesures pour endiguer les flots. D'autres initiatives doivent être prises. Les villages à risques devraient bénéficier d'un dispositif d'alerte particulier. Il faudrait aussi mettre en place le tocsin, la sirène, nommer des responsables de quartier. Il reste encore beaucoup à faire…".
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