Malgré les modifications de notre mode de vie,
d’autres usages forestiers trouvent depuis peu une
seconde jeunesse. Ils nécessitent cependant un
aménagement sylvicole sous peine de disparaître
une seconde fois, à l’image d’un artisanat local
Le C.A.T de Sorède (66) utilise le micocoulier pour
fabriquer des fouets.
pyrénéen fabricant des fouets et des cravaches à
base de micocoulier. Au XVIIème siècle, à
l’époque où le cheval était encore le principal
outil de locomotion de l'homme, on se servait
empiriquement de petites branches de cet arbre,
dont on appréciait la souplesse, pour fouetter la
croupe des chevaux d’attelage. Dans les Pyrénées-Orientales, la famille Massot va utiliser la propriété
de ce micocoulier – qui peut être déformé à
chaud et conserver sa nouvelle forme après
refroidissement – pour fabriquer des cravaches et
des fouets. Elle implante à Sorède, un village au
pied des Albères, une fabrique qui va connaître
une expansion très rapide. « Le micocoulier va
alors être planté à tour de bras dans la région. Des
dizaines d’hectares verront le jour en bordure des
ravins des Albères et du Vallespir, car l’arbre aime
les zones ombragées », explique Serge Peyre, animateur
du Syndicat des propriétaires forestiers
des Pyrénées-Orientales. Mais avec l’avènement
du tracteur et l’abandon du fouet, après la
deuxième guerre mondiale, cette industrie locale
bat de l’aile. Les micocouleraies sont alors abandonnées
et encore une fois, l’embrousaillement
de ces forêts s’opère de manière inéluctable.
« L’enjeu est aujourd’hui de rénover cette ancienne
forêt de micocouliers de 100 à 150 hectares environ.
Il faut lui faire produire du bois de qualité
avec des itinéraires de remise en production. Ils
sont basés sur une coupe progressive des arbres et
la mise en place d’une gestion dite en taillis fureté
(taillis composé de brins d’âge et de dimensions différents).
En effet, la micocouleraie à cravaches est
une production forestière très rentable financièrement.
A titre de comparaison, le bois de micocoulier
s’achète sur pied environ 110 euros le m3,
pour 40 euros le m3 pour du beau sapin ». Cette
rénovation est d’autant plus urgente que l’entreprise
(un Centre d’Aide par le Travail - C.A.T)
qui les fabrique souffre de problèmes d’approvisionnement.
En effet, grâce aux mystères que
nous réservent certains effets de mode, la cravache
et le fouet de Sorède sont de nouveau à
l’honneur. Les carnets de commande de l’entreprise
affichent complet grâce à la chasse à courre,
le boom de l’équitation et le renouveau de l’attelage.
Les fouets et cravaches sont commercialisées
dans le monde entier. Même le numéro un français
du luxe, le groupe Hermès, fait fabriquer les
cravaches de sa ligne équestre à Sorède !
Comment pourrions-nous évoquer le micocoulier
sans citer également la ville de Sauve, dans le
Gard, qui utilise d’autres propriétés de l’arbre. En
effet, ce dernier « jette de souche », c’est à dire
qu’il a la faculté de repartir du pied ou des
racines. A Sauve, on utilise ces « drageons » pour
fabriquer des fourches avec une technique quasiment
millénaire. Cette activité a été florissante
pendant des siècles. La fabrique de fourches en
bois de Sauve (la plus ancienne coopérative agricole
de France), installée en 1815 dans
d’anciennes casernes de la ville, a fabriqué des
milliers de fourches tous les ans. Elles étaient,
entre autres, destinées aux écuries de chevaux qui
préféraient la fourche en bois moins dangereuse
pour les animaux que la fourche métallique. Si la
coopérative a fermé ses portes en 1994, une association
a repris depuis peu le flambeau. Deux
ouvriers travaillent toute l’année à la fabrication
de cet outil et produisent 700 fourches par an,
l’objectif étant de doubler ce chiffre dès 2003.
Le renouveau du liège catalan
Penché au-dessus d’un verre ballon, dans lequel
il fait lentement tanguer quelques doigts de vin
rouge, l’amateur hume, déguste, apprécie. Des
odeurs de framboise et de cassis, des arômes de
violette, un fond de réglisse, une couleur rubis
intense… Le vin charpenté que cet oenophile
distingué fait délicieusement claquer sous sa
langue n’aurait pu vieillir sans le concours d’un
précieux matériau : le liège. Il provient d’un
arbre, le chêne-liège, que l’on trouve essentiellement
dans les Pyrénées-Orientales, dans les secteurs
de piémont des Albères et des Aspres.
Chêne liège
(photo Alban Lauriac)
Le
liège se trouve au sein de l’écorce de l’arbre qui
protège la partie interne appelée le liber. L’arbre
ne supporte pas d’être dépouillé de cette enveloppe
et la reforme si elle lui est arrachée. Cette
réaction de défense produit le liège qui est
récolté lors du démasclage, puis lors de levées
de lièges femelles de qualité. Ces massifs de
chêne-liège, eux-aussi, ont connu après-guerre
une certaine désaffection et un abandon qui
aurait pu leur être fatals. C’est la concurrence
des bouchonniers espagnols et portugais – les
plus gros producteurs du monde – et l’arrivée
des produits dérivés du pétrole, venant en
concurrence des panneaux isolants à base de
liège, qui ont précipité leur déclin. Cette suberaie
catalane faisait donc l’objet d’un embroussaillement
anarchique et se voyait régulièrement
frappée par les incendies (avec un couvert léger,
le chêne-liège facilite le développement d’un
sous-bois abondant, à l’image du maquis corse).
Mais au début des années 80, avec le renouveau
de la viticulture languedocienne utilisant des
bouchons de qualité, le liège catalan retrouve de
la couleur. A cette époque, les organismes forestiers
créent l’Institut méditerranéen du liège qui
va fédérer des programmes de développement
autour de la suberaie. Son directeur actuel,
Olivier Rodor, explique : « Notre premier travail
a consisté à protéger les massifs en les débroussaillant,
en réalisant des coupures vertes entretenues
par le pastoralisme. Il a fallu ensuite réaliser
un travail de remise en production de cette suberaie
abîmée, c’est-à-dire enlever le liège brûlé et
noirci des arbres pour avoir à nouveau un produit
de qualité ».
Stock de liège (photo Maurice Cavet)
Il faut dire que les enjeux
économiques
et écologiques sont de taille. Cette suberaie
de 10 000 ha environ est connue pour produire
un liège de qualité, très dense, utilisé pour
les vins de garde. Des entreprises de transformation
locales, comme la Société Sabaté leader
dans ce secteur d’activité, l’utilisent pour fabriquer
leurs bouchons. Beaucoup d’autres produits
à base de liège sont aussi développés. Ce produit
naturel est utilisé comme isolant phonique et thermique,
dans le secteur du bâtiment qui recherche
des matériaux écologiques (voir le dossier sur la
construction environnementale en Languedoc-
Roussillon, Lettre de l’Environnement n°35), mais
aussi dans la construction automobile (les joints
de culasse des voitures) ou encore l’aérospatiale
(les têtes de la fusée Ariane). Cet arbre a aussi une
vocation paysagère importante : lorsqu’il est entretenu,
il résiste fortement au passage du feu (l’écorce,
puissant isolant thermique, le protège des
flammes). Ce chêne-liège typique des piémonts
pyrénéens est également connu pour abriter un
écosystème floristique et faunistique remarquable.
Aujourd’hui, cette politique de rénovation forestière
porte ses fruits. Alors que la production était
exsangue il y a quelques années, une moyenne de
700 tonnes de liège est actuellement récoltée dans
les Pyrénées-Orientales, ce qui représente environ
10% de la production française (les autres secteurs
de production étant le Var et la Corse).