Avant de brosser l’historique et la grande
aventure de la conchyliculture en
Languedoc-Roussillon, commençons par
une courte définition. La conchyliculture est
la culture des coquillages, regroupant
l’ostréiculture (culture des huîtres) et la
mytiliculture (culture des moules). Cette
épopée démarre à la fin du XIXème siècle, à
l’initiative de quelques pionniers entreprenants
qui mènent des expériences d’engraissement
d’huîtres et de moules dans les
canaux de Cette (devenue Sète entre-temps)
sur des parcs flottants. Si en 1903, on
dénombrait 20 parcs à huîtres sur l’étang de
Thau, on en compte aujourd’hui 2600, qui
occupent 1/5ème de la surface de l’étang (lui
même comptant 7 500 hectares). Du côté de
Leucate, autre bassin ostréicole du
Languedoc-Roussillon, on démarre l’exploitation
en 1963, date à laquelle l’Ifremer2
montre que l’élevage des huîtres est viable
sur cet étang.
Aujourd’hui, les trente ostréiculteurs
de Leucate font fructifier les 64
concessions installées sur l’étang, où dans
chacune d’entre elles, des tables conservent
pieusement le long de leurs cordes l’huître
qui grossit, filtrant régulièrement le plancton
environnant.
A évoquer la croissance de
ces délicieux bi-valves, peut-être est-ce
l’occasion de nous pencher un instant sur
leurs techniques de production ? La vie de
ces huîtres, d’apparence forcément placide –
mollusque oblige – est pourtant quelque
peu mouvementée. Elle démarre sur la côte
atlantique.
Une grande partie des huîtres de Méditerranée vient d’un naissain issu de
l’embouchure de la rivière Seudre, près de
Marennes, où les eaux sont plus douces.
Ensuite, elles sont disposées sur des cordes
spéciales, coincées entre des torons. Vient
alors le temps de l’élevage dans l’étang, qui
dure environ dix-huit mois (les huîtres cultivées
dans les lagunes méditerranéennes
ont des vitesses de croissance deux fois plus
rapides qu’en Atlantique). « Au bout de cette
période, on ressort les huîtres agglutinées en
pignes, qu’il va falloir détroquer, c’est-à-dire
séparer les unes des autres. On enlève à ce
moment-là les bijus, la graine de moules, des
coquillages parasites… Ensuite, les huîtres sont
conditionnées en pochon, une sorte de casier,
pour une période de deux à trois semaines. Ce
laps de temps est nécessaire pour qu’elles refassent
leurs coquilles quelquefois ébréchées sur le
pourtour lors du détroquage », explique Ange
Gras, président du Syndicat des ostréiculteurs
de Leucate.
(photo Cépralmar)
Serions-nous complet sans
parler de la fameuse « collée » ? C’est une
huître détroquée trop petite que l’on colle
avec du ciment prompt le long d’une corde
en nylon. Elle se développe plus facilement
et l’on obtient une huître plus pleine, avec
une forme bien bombée, d’une chair goût
noisette. Aujourd’hui, l’exploitation conchylicole
type est une structure à caractère
familial et artisanal. Sur l’étang de Thau, par
exemple, près de 70% des exploitants ont
moins de 5 tables et 40% d’entre eux environ
sont des pluriactifs pêcheurs-conchyliculteurs.
Depuis quelques années, la rentabilité
de leur activité souffre un peu en raison
de la concurrence avec d’autres produit
festifs (saumon, foie gras) dont la consommation
s’est démocratisée.
Conchyliculture en mer ouverte
Pourtant, en 1976, la conchyliculture s’offre
une bouffée d’oxygène en mer. « L’étang de
Thau atteignant une saturation du nombre de
ses concessions, les professionnels se sont lancés
dans l’aventure « off shore ». Les conchyliculteurs
ont montré que les moules engraissaient
de façon spectaculaire dans le milieu marin,
favorable sur le plan microbiologique, mais
cependant hostile d’un point de vue météorologique
», explique Nicolas Goudard, jeune
ostréiculteur qui s’est engouffré dans ce créneau
porteur. L’avantage majeur de l’élevage
de la moule en mer réside dans la rapidité
de sa croissance. De plus, la récolte intervient
à contre-saison de ses concurrentes
(moules d’Espagne), ce qui représente un
avantage commercial important. L’élevage se
pratique sur des structures flottantes
immergées à 5 ou 7 mètres sous la surface
et appelées « filières sub-surface ». Les
moules de mer présentent des caractéristiques
organoleptiques exceptionnelles,
mais les dégâts causés par la prédation des
daurades s’accroissent de façon vertigineuse
depuis cinq ans. Au printemps 2001, par
exemple, 60% de la production a été
engloutie. Face à ce phénomène, les professionnels
expérimentent aujourd’hui des systèmes
de protection, comme l'installation
de grillages semi-rigides entourant les
cordes. Autre possibilité envisagée, la création
de couloirs entre les filières favorisant
l'entrée des chalutiers pour pêcher en masse
les daurades.
Petit métier deviendra grand ?
Bien avant la conchyliculture évoquée cidessus,
la pêche des poissons est l’usage le
plus ancien que les hommes aient exercé
sur les lagunes et en bord de mer. Depuis
l’antiquité, ce corps de métier a vécu du
troc et de la vente de sa capture dans des
conditions bien souvent difficiles. Il faut
attendre les années 60 pour que ces pêches
lagunaires et côtières connaissent un développement
rapide, avec une meilleure salubrité
autour des étangs et du bord de mer,
l’arrivée des bateaux hors-bord et des filets
en nylon, et de plus grands débouchés de
commercialisation. Aujourd’hui, combien
est-il difficile de brosser un tableau complet
de ces fameux « petits métiers » de la pêche
lagunaire et côtière en Languedoc-
Roussillon ! La grande diversité de la vingtaine
d’étangs de notre région, et donc de
leurs ressources halieutiques, ont entraîné
au cours des décennies une multiplication
des techniques artisanales de pêche.
« On recense environ 40 pratiques dans notre
région, bien distinctes les unes des autres,
explique Dominique Blanchard, Président
du Comité local des pêches et des élevages
marins du Quartier de Port-Vendres. « Cela
va du ramassage des tellines en échasses, à la
capture des poulpes dans des pots, en passant
par la traque en apnée des palourdes et des
escargots de mer… Il y a aussi la pêche à la
traîne pour le loup, les lignes d’hameçons
(palangres) pour les dorades, les filets
maillants pour les rougets ou les turbots…
Dominique Blanchard en train de pêcher l’anguille.
(photo Claude Corbier)
Mais sur l’ensemble des étangs languedociens
et roussillonnais, la technique la plus utilisée
est celle des filets fixes de type « capétchade ».
C’est une technique traditionnelle de pêche
adaptée à la capture des poissons migrateurs,
comme les anguilles (le poisson le plus pêché
sur les lagunes de la région) ». L’automne est
la saison de prédilection pour la pêche
lagunaire. Lorsque la température de l’eau
se rafraîchit pour devenir inférieure à celle
de la mer, la population piscicole a tendance
à sortir des étangs et c’est souvent à cette
époque que se réalisent les plus belles
prises. Ces pêches évoquées précédemment
sont essentiellement artisanales et exercées
par des professionnels particulièrement
proches de la nature, qui exercent leur métier
en fonction de la météo, de la saison, des facteurs
hydrologiques… ; autant d’informations
qu’ils ont apprises bien souvent de père en
fils ou de manière empirique. Ils constituent
un maillon important de l’économie halieutique
méditerranéenne et participent aussi,
par l’originalité de leur société et la diversité
de leurs techniques, à l’enrichissement de
notre patrimoine culturel. Pourtant, leur activité
millénaire est de plus en plus précaire.
Depuis la fin des années 80, l’appauvrissement
des stocks de ressources exploitées
(anguilles, palourdes…), la détérioration de la
qualité des milieux lagunaires ont entraîné
une chute du nombre de pêcheurs en
Languedoc-Roussillon. Le nombre de navires,
tant en mer qu’en étang, a été divisé par deux
au cours des quinze dernières années.
2 l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer