Toute la littérature spécialisée ou romanesque, qui a choisi la région du delta pour sujet d'analyse ou cadre de ses aventures, est inévitablement balayée par le mistral ou la tramontane et humectée de l'écume de sel, envolée de ces mers intérieures ou du plus modeste marais. Car il n'est pas d'animal (taureaux, chevaux, poissons, oiseaux…), pas un métier ou un groupe humain ( gardians, pêcheurs, chasseurs, cabaniers, sagneurs…) qui n'ait pas, de près ou de loin, à négocier avec ces étendues d'eaux marécageuses, tantôt alliées complices, tantôt obstacles infranchissables. Si, modestes promeneurs, vous ne devez rien à l'étang, simplement amené à surprendre cet instant précieux où la lumière du ciel changeante, remonte du plus profond de l'eau; ou encore à ressentir sur votre propre peau ce moment infime où l'étang figé se plisse sous une risée annonciatrice d'un plus grand désordre …, alors vous aussi vous tomberez sous son emprise. Les ouvrages consacrés aux différents "peuples de Camargue" sont autant de façons indirectes d'approcher le mystère des étangs; mais aussi pour mieux les connaître, on plongera avec bonheur dans l'ouvrage d'André Vinas, "A la recherche d'étangs perdus" ou dans l'excellente collection éditée par les Presses du Languedoc : "Ces pays des étangs…", notamment les ouvrages de Sylvie Berger "…Du Scamandre à l'Etang de l'or" et de Loïc Chauveau "…Du Méjean à Vendres". Mais c'est pourtant un roman ou plus exactement un récit, "L'étang de l'or" de Gaston Baissette, publié pour la première fois en 1945, qui traduit sans doute avec la plus exacte intimité la fascination qu'exercent ces étangs de Camargue sur ceux qui les vivent de toutes leurs fibres. Si l'adage selon lequel "on ne parle bien que de ce que l'on connaît" restait à vérifier, l'analyse du médecin languedocien, en serait le témoin. Ce livre est véritablement celui de la passion d'une terre; cette terre que le "gamin de Melgueil"(Que Mauguio n'ait conservé son nom initial!??) parcourait, arpentait, faufilait, entre roubines et cabanes; de jour comme de nuit, en cachette ou en goguette. "Les mots, écrit Baissette, prennent la couleur des lieux et du temps"; cela est si vrai que son style abrupt, presque "scientifique", lorsque dans les premières pages il nous conte son enfance albigeoise, s'arrondit, s'ampoule jusqu'au lyrisme, au fur et à mesure qu'il nous fait pénétrer les secrets de son étang, "bien assez riche pour porter son nom": "Alors je regardai. L'étang était là, sous moi, autour de moi : j'étais contre lui et j'étais seul, et j'avais brisé ma solitude. Il n'était pas une proie. Il serait le compagnon de ma vie. Je regardai. L'étang de l'or était d'or. Couché entre la terre et la mer, comme un corps nonchalant, il étendait son règne sauvage…". Le petit Gaston, gamin "à l'âme pétulante et géologique " passait des heures à lire la surface muette de l'eau, à écouter le silence "qui signait l'hiver", à déchiffrer la teneur des absences : "Il y eut des vents qui déchirèrent le tain de l'eau, toutes les herbes couchées gémirent. Les tamaris secouaient leur tignasse. Des brumes passèrent…Là, l'étang poussait son aboiement hostile devant les roseaux affolés. Et plus loin, plus sourd, c'était le grondement continu de la mer.". Poésie simple, poésie pure, "L'étang de l'or" est aussi un merveilleux condensé de "savoir-lire" petite et grande Camargue; précieux précis de vocabulaire auquel aucun terme, aucune image, aucun néologisme issu de cette région et de ses pratiques, ne semble avoir échappé. Ce récit si personnel qu'il en est universel, est à la fois un voyage sociologique aux multiples entrées (ah ces portraits des cabaniers!…) et un guide philosophique subtil et délicat : "L'étang de l'or m'a apporté une dernière certitude: c'est que la part d'inconnu est réservée à notre nature d'homme, qui veut toujours aller en amont. C'est parce que je sais qu'il y a dans la planète des coins perdus que je peux vivre. Il ne faut pas faire le tour des choses .Elle est impérieuse en moi cette nécessité de ne pas explorer à fond la maison de ma grand-mère, ni l'étang.". Jacques Olivier Durand
Quelques éléments bibliographiques :
de Gaston Baissette ( les Presses du Languedoc) |