Conséquences des proliférations
Sur les écosystèmes
La prolifération des jussies dans les rivières, les canaux et les plans d'eau entraîne la
formation d'un tapis végétal, que l'on peut caractériser par sa surface, sa profondeur
immergée et sa hauteur émergée. Ce caractère envahissant est à l'origine de nombreux
impacts sur les milieux naturels.
Modification des caractéristiques physico-chimiques des eaux
En phase de croissance aérienne, un herbier dense bloque la pénétration des rayons solaires
en profondeur. Ceci limite le réchauffement de l'eau et entraîne une réduction des activités
de photosynthèse en dessous de la surface, comme dans les marais d'Orx 43 . Ce phénomène
se traduit par une modification des équilibres physico-chimiques des eaux et la limitation
des échanges gazeux. Il favorise ainsi l'apparition de conditions asphyxiantes (anaérobie),
peu favorables à la biodiversité des systèmes aquatiques.
Le taux d'oxygène dissous dans l'eau et le pH* mesurés dans les herbiers de jussie sont
inférieurs à celui des eaux libres 31 . En outre, plus la densité de l'herbier augmente et plus
le taux d'oxygène et le pH diminuent 43 .
Les observations concernant la température à l'intérieur de l'herbier doivent être nuancées
en fonction de la densité de la végétation émergente et des courants : dans les rivières avec
du courant comme sur la Vienne 26 , l'herbier freine les flux hydriques et favorise le
réchauffement de l'eau (Dutartre A., comm.pers).
Accumulation de litière
Les herbiers de jussie produisent une litière abondante lors de la phase de dégradation en
automne et en hiver. En été, le développement aérien de l'herbier provoque la chute des
feuilles immergées. La litière formée de tiges et de racines peut représenter jusqu'à 50 à
55 % de la matière sèche totale 38 - 43 , soit 15 tonnes/ha.
Selon la présence et l'intensité des courants, elle peut être emportée ou rester sur place.
Dans la rivière Vienne, l'accumulation ne se fait que dans les parties calmes des berges.
Dans les marais d'Orx, l'accumulation de litière forme des tapis de 7 à 10 cm d'épaisseur,
peu favorables à une décomposition rapide 43 .
L'accumulation de litière par l'herbier lui-même se double d'une action indirecte sur les
sédiments et les matières en suspension. La prolifération de la jussie freine les flux
hydriques et joue un rôle de filtre qui provoque une accumulation de matière organique,
et donc une accélération du comblement.
Un bras mort de la Vienne a fait l'objet de travaux d'aménagement, recalibrage et mise en
réserve de pêche pour constituer une zone de refuge et de frayère. Mais son envahissement
par la jussie a entraîné des conditions d'eutrophisation du fait du ralentissement des
courants, de la diminution de l'oxygène dissout dans l'eau et de l'accumulation de la litière
et des matières organiques 26 . Ces phénomènes contrecarrent l'objectif initial de
valorisation écologique de ce bras mort et annulent l'intérêt des travaux entrepris.
Modifications floristiques
La prolifération peut également conduire par compétition à la suppression de plantes
autochtones importantes dans les chaînes alimentaires. Ainsi, les jussies, associées à une
autre plante envahissante, le myriophylle du Brésil (Myriophyllum aquaticum) forment des
peuplements mélangés sur l'étang de Léon (Landes) qui réduisent la répartition d'autres
espèces, dont le scirpe piquant (Scirpus pungens) ou le potamot nageant (Potamogeton
natans) 10 .
Sur la Vienne, la jussie concurrence le nénuphar (Nuphar luteum), ou le myriophylle
(Myriophyllum spicatum) lorsque le courant n'est pas très important 26 .
L'augmentation du recouvrement des jussies peut s'accompagner également de la
régression ou de la disparition d'espèces végétales remarquables, rares ou protégées. En
effet, celles-ci présentent la plupart du temps de faibles capacités de résistance aux
modifications de leur environnement et risquent de disparaître rapidement en situation de
compétition. Il s'ensuit un appauvrissement floristique et une perte de valeur patrimoniale.
Conséquences sur la faune
Les herbiers de jussie concurrencent fortement le développement des algues et autres
plantes subaquatiques, influent sur les conditions physico-chimiques du milieu et
modifient vraisemblablement le fonctionnement des écosystèmes vis-à-vis de la faune.
Cependant, les études relatives à l'impact des jussies sur la macrofaune, les poissons et les
oiseaux d'eau sont encore peu développées.
Sur la Vienne, l'herbier de jussie semble pouvoir constituer un herbier de substitution pour
la ponte des libellules, même si les conditions de vie des larves dans l'herbier sont encore
inconnues. Il accueille plusieurs espèces, acceptant des conditions de milieux très variées 26 .
Concernant les invertébrés aquatiques, les herbiers de jussie échantillonnés présentent une
diversité spécifique moindre que les herbiers indigènes 26 . Toutefois la richesse et la
composition faunistique dépendent avant tout de facteurs tels que la densité de l'herbier,
les courants, l'oxygénation, le milieu trophique… Ainsi, les herbiers de jussie des bords de
la Vienne sont très différents de ceux du marais d'Orx : les premiers sont caractérisés par la
présence des éphèmères, insectes traduisant une bonne oxygénation des eaux, alors que les
seconds abritent des pulmonées, mollusques adaptés au contraire aux milieux peu
oxygénés.
Le rôle des jussies sur les peuplements de poissons semble varier selon la densité des
herbiers et la taille et l'âge des poissons 47 . Des herbiers de taille moyenne jouent un rôle
protecteur alors que des herbiers denses constituent des barrières naturelles et limitent ou
empêchent le déplacement des poissons, ce qui peut altérer leur reproduction. Les espèces
grégaires*, comme les gardons, brèmes ou rotengles pourraient être plus particulièrement
gênées dans leurs regroupements.
Des observations de pêcheurs dans la Vienne 26 confirment la diversité des situations
naturelles. Les petits herbiers de jussie, souvent situés en bordure de rives et à l'écart des
courants, semblent être utilisés par les alevins comme zone de nourrissage et de protection.
Lorsqu'ils sont plus développés, les herbiers sont utilisés en périphérie par les prédateurs
qui y trouvent des caches favorables à leur activité de chasse. Leur partie centrale ne semble
pas fréquentée et ne présente aucun signe d'activité, à la différence des herbiers constitués
par les nénuphars, potamots ou myriophylles.
Du fait de l'entrelacement des tiges, les herbiers denses de jussie peuvent représenter un
piège et agir comme des filets. Ainsi, des chevesnes de 30-40 cm ont été retrouvés morts
en période d'étiage dans un bras secondaire de la Vienne très envahi par la jussie 26 . Au
Bagnas, à l'occasion d'un chantier d'arrachage, plusieurs poissons, mais aussi un ragondin
ont été retrouvés morts, emmêlés dans un herbier.