Conclusion
Les jussies sont des plantes aquatiques envahissantes* dont la phase d'expansion est toujours
active, grâce à leur importante capacité de bouturage, aux facilités de propagation par les
réseaux hydrauliques mais aussi par les introductions humaines répétées. Leur reproduction
par graines a été constatée en conditions naturelles en Camargue en 2001 et doit être prise
en compte dans les actions de gestion.
Leur croissance vigoureuse engendre la constitution d'herbiers denses dans les zones
caractérisées par des sols humides ou inondés, des courants faibles, un ensoleillement
important et l'absence de sel.
Lorsqu'ils sont denses et de grande taille, ces herbiers jouent un rôle de filtre solaire qui
limite l'oxygénation des eaux et influe sur le pH* et la température. Ils provoquent
également de fortes accumulations de litière et piégent les sédiments, ce qui contribue au
colmatage des canaux et marais.
Leur développement entraîne une compétition pour la lumière et l'espace vis-à-vis d'espèces
végétales autochtones*, modifiant à terme le cortège floristique. Les conséquences sont
moins bien connues sur la faune mais les herbiers de petite taille peuvent constituer des sites
favorables à la ponte ou au refuge des alevins. Les herbiers mieux développés semblent
défavorables aux insectes nécessitant une bonne oxygénation de l'eau et aux poissons, en
limitant leurs déplacements.
L'envahissement des marais et canaux a également des impacts négatifs sur les activités
économiques et sociales. En région méditerranéenne, l'envahissement des roubines* par les
jussies peut constituer une difficulté pour l'irrigation agricole en Camargue et la mise en eau
des marais, entraînant des pertes d'espaces pastoraux, ou gênant la pêche de loisir et la
chasse.
En zone atlantique, les impacts les plus fréquents sont liés au tourisme, avec en particulier
la limitation des sports nautiques sur les étangs landais, et une gêne pour la circulation des
bateaux de plaisance sur les canaux du marais poitevin.
Les zones humides ont une grande importance biologique et écologique et font l'objet
d'usages divers. Le développement des jussies y entraîne des impacts environnementaux et
économiques nécessitant la mise en place d'actions de gestion. Celles-ci doivent tenir
compte des conditions de milieu, de la dynamique et de la réactivité des zones humides,
ainsi que des capacités de repousse des jussies. Pour toutes ces raisons, il est indispensable
de conduire une réflexion globale pour une gestion intégrée.
Ce guide technique propose une démarche applicable à toutes les espèces envahissantes
comportant plusieurs phases :
- diagnostic : source de la colonisation, conditions écologiques, intérêts patrimoniaux,
usages, objectifs de gestion ;
- évaluation des moyens disponibles ou nécessaires ;
- réflexion sur les scénarios d'évolution des milieux et des conséquences en cas de laisser-faire
ou d'intervention plus ou moins radicale ;
- définition d'objectifs de gestion ;
- reflexion sur les techniques utilisables selon les sites et leur efficacité potentielle, choix
d'agir sur les conditions de milieu, ou directement sur les populations ;
- établissement d'un plan d'action combinant des opérations de prévention, d'ouverture et
d'entretien sur plusieurs années pour prendre en compte les effets cumulés ou retard de
certaines techniques ;
- évaluation de l'efficacité des actions mises en place, en rapport avec leur coût et des effets
attendus.
L'évaluation de l'efficacité et du coût des techniques utilisées pour lutter contre la jussie est
rendue difficile par l'influence de nombreux facteurs environnementaux (courant, hauteur
d'eau, salinité) et de l'importance des flux de boutures.
Par manque d'évaluation régulière ou systématique, les données d'efficacité sur plusieurs
années sont encore rares. Plusieurs éléments peuvent toutefois être dégagés :
- les actions préventives et les interventions précoces sont plus efficaces et moins coûteuses ;
- les techniques agissant seulement sur les populations comme l'arrachage mécanique ou
manuel et le désherbage chimique n'ont plus aucun effet visible au bout de 2 ans. Elles
doivent être accompagnées de la pose de filtres pendant le chantier pour limiter les risques
de propagation de boutures et de recolonisation. L'enlèvement et la destruction des
végétaux traités doit être systématique, afin d'éviter une dégradation de la qualité des eaux
et des reprises de végétation. Ces opérations augmentent fortement les contraintes
techniques et le coût ;
- les techniques agissant sur les conditions de milieu ont des effets plus durables, surtout
lorsqu'elles sont répétées ou combinées avec des actions d'entretien. En zone
méditerranéenne, des assèchements estivaux répétés ont permis d'éradiquer Ludwigia
grandiflora sur sol salé. Le curage et le reprofilage de roubines, combinés avec la pose de
filtres et des arrachages manuels d'entretien ont également conduit à la disparition des
jussies sur les zones traitées.
En regard des capacités de développement des jussies et des dommages qu'elles engendrent,
deux principes se dégagent fortement :
- le principe de précaution est élémentaire mais primordial pour éviter les nouvelles
introductions, limiter la propagation de proche en proche, éviter les recolonisations sur les
zones traitées... ;
- le principe de gestion intégrée sous-entend une action ciblée, après un diagnostic et une
analyse croisée des éléments concernant l'efficacité attendue, les inconvénients et les coûts.
Pour celà, il est nécessaire de poursuivre ou d'améliorer les efforts déjà consentis dans 3
domaines :
- la poursuite et le développement des connaissances sur la biologie, la répartition, et
l'évaluation des actions de gestion mises en place.
Pour la répartion géographique, la mise à jour des données concernant le Languedoc-Roussillon
et le département des Bouches-du-Rhône (hors grande Camargue) va être menée
dès l'automne 2002 par l'Entente Interdépartementale pour la Démoustication du littoral
méditerranéen. La Station Biologique de la Tour du Valat assure une collecte régulière des
informations concernant la Camargue.
Pour l'information sur les méthodes de gestion et leur évaluation, les sites du Bagnas, du
Scamandre et du Méjean qui ont participé à ce progamme régional de lutte contre la jussie
sont des espaces de démonstration et leurs équipes gestionnaires constituent des
interlocuteurs privilégiés. En Camargue, le Parc Naturel Régional lance actuellement un
programme de diagnostic et d'aide à la gestion des jussies sur son territoire ;
- la diffusion de l'information sur les jussies : ce guide, destiné aux gestionnaires,
conseillers et décideurs en matière de milieux naturels, en est un élément. Au niveau
national, diverses structures participent également à cette diffusion par le biais de
plaquettes ou de sessions de formation.
Un gros travail doit également être entrepris auprès du public et des professionnels du jardin
et des espaces verts, qu'ils soient horticulteurs, pépiniéristes, paysagistes ou journalistes
spécialisés. Cette phase de sensibilisation est engagée régionalement dans le cadre d'un
programme "plantes envahissantes" mené conjointement par l'Agence Méditerranéenne de
l'Environnement, le Conservatoire National Botanique de Porquerolles, antenne
Languedoc-Roussillon, et la Direction Régionale de l'Environnement Languedoc-Roussillon.
- la régulation éventuelle de la vente, de l'achat, de l'introduction et du transport de
ces deux espèces par un cadre réglementaire adapté aux nuisances engendrées.