LAURENT PRADALIE, DIRECTEUR DE L’ENVIRONNEMENT DE LA REGION LANGUEDOC-ROUSSILLON, DIRECTEUR DE L’AGENCE MEDITERRANEENNE DE L’ENVIRONNEMENT
D’abord, je voudrais au nom de Jacques Blanc, Président de la Région Languedoc-Roussillon et de Charles Denicourt, Président de l’Agence Méditerranéenne de l’Environnement, vous souhaiter la bienvenue à Castries.
Le château de Castries, du XVIIème, est très lié à l’histoire du Languedoc, moins du Roussillon, puisqu’il a été pendant très longtemps la propriété de la famille Castries. Je ne citerai que deux faits. La salle où nous allons déjeuner est dite salle des Etats car c’est en son sein que se sont réunis, à plusieurs reprises, les Etats du Languedoc, ancêtre de ce qu’est actuellement la Région.
Par ailleurs, un des grands ancêtres du Duc de Castries, qui a offert ce château à l’Académie française était le Duc de Castries, ministre de la Marine de Louis XVI et qui fut l’un des principaux soutiens aux insurgeants américains contre les Anglais. Il a, avec les financements des Etats du Languedoc, armé un bateau qui s’est appelé la Septimanie et qui a joué un rôle important dans la guerre d’indépendance américaine.
Il y a vingt ans, le Duc a décidé de léguer son château à l’Académie française, laquelle ayant bénéficié au cours de son histoire de beaucoup de cadeaux de ce type, a cherché à en faire un bon usage en le louant à la Région par bail emphytéotique. Ce château qui appartient à l’Académie française est évocateur d’une histoire languedocienne intéressante et est maintenant un outil de la Région où, en particulier, est installé le Centre Régional des Lettres.
L’AME travaille depuis six ans avec la Fédération Française du Paysage et sa section du Languedoc-Roussillon présidée par Daniel Laroche. Nous sommes très heureux de ce travail dont je ne vous donnerai pas tous les détails.
C’est la sixième « Rencontre de Castries ». Ce rendez-vous annuel depuis six ans est toujours associé à une opération grand public le samedi et le dimanche qui suivent : les Journées des Plantes Rares et Méditerranéennes. Le colloque d’aujourd’hui parle du vent et demain, la note particulière de cette exposition-vente de plantes sera aussi sur le thème du vent.
Comme l’a dit Antoine Spire, l’éolien est un sujet sur lequel nous travaillons depuis longtemps avec des bonheurs divers.
Nous abordons le thème des éoliennes et du développement de l’énergie éolienne dans cette région selon plusieurs points de vue, mais en grande partie autour du thème du paysage, et en particulier dans des réunions comme aujourd’hui qui sont une préfiguration de l’Institut Méditerranéen du Paysage que nous comptons bien créer dans le courant de l’année 2004.
Afin de ne pas y revenir et nous concentrer aujourd’hui sur le thème du paysage, je voudrais vous rappeler en quelques mots le contexte.
Le contexte mondial se traduit par une augmentation de la consommation d’énergie et personne n’imagine qu’elle diminuera, ne serait-ce que parce que des continents entiers sont de très faibles consommateurs d’énergie, il est donc assez difficile, de leur faire la leçon et de leur demander d’être prudents et modestes, même s’il faut peut-être les aider.
Le contexte mondial se traduit aussi par l’épuisement des ressources naturelles utiles à l’énergie et donc par un besoin d’énergies alternatives.
Nous sommes aussi dans un contexte scientifique et technique qui a évolué depuis 20 à 30 années ; les énergies renouvelables sont maintenant au point, voire très au point, aussi bien le solaire que l’éolien, sans parler de l’hydroélectricité et du bois, et demain peut-être d’autres énergies renouvelables.
Quel est le contexte européen et français ?
Un engagement européen a été pris : celui d’augmenter la part des énergies renouvelables dans la production d’électricité. Cet engagement s’est traduit par une décision du gouvernement français qui consiste à obliger EDF à acheter l’électricité éolienne à un prix rémunérateur pour cette activité. L’objectif chiffré est de faire passer la part des énergies renouvelables en France dans la production d’électricité de 15 à 21%, soit 6% d’augmentation dont 3% d’origine éolienne.
Dans la région Languedoc-Roussillon, aujourd’hui 1 à 2% de la production électrique est d’origine éolienne, il y a beaucoup de vent et beaucoup de projets, mais peu sont réalisés (j’y reviendrai).
Au mois de juin, le dernier comptage montrait que 112 Mégawats étaient installés, soit à peu près 128 éoliennes et que 126 Mégawats supplémentaires étaient « autorisés » et donc potentiellement réalisés ou administrativement décidés, ce qui représenterait 97 éoliennes.
Les 112 Mégawats installés représentent un investissement d’environ 112 millions d’euros pour lequel on peut considérer que 30% environ (un peu plus de 33 millions d’euros) appartiennent à une part régionale et bénéficient à des entreprises régionales (ce ne sont que des approximations).
Il y a donc une certaine modestie à avoir quant à la réalité, bien que la région Languedoc-Roussillon soit la première région métropolitaine française en matière d’implantation d’éoliennes.
Cette position se traduit par beaucoup d’initiatives prises par les entreprises puisque ce sont elles qui sont finalement les éléments moteurs. Beaucoup d’élus, intéressés, séduits, et parfois même sommés ont une grande difficulté à prendre ces décisions. Ces décisions sont prises par les préfets des départements et jamais des préfets de département n’ont accordé des permis de construire malgré l’avis négatif des conseils municipaux.
Il y a donc bien un lien étroit entre la décision locale et la décision de l’Etat à travers le préfet. Il arrive en revanche que des préfets refusent les permis alors que les autorités locales avaient donné un avis favorable.
En conclusion, il y a beaucoup de projets (des centaines, ils sont indénombrables aujourd’hui), et très peu de projets aboutissent et en particulier très peu proportionnellement au nombre de ceux qui sont évoqués.
En quelques mots, que faut-il pour implanter une éolienne ?
Il faut assez de vent, un raccordement possible au réseau, un projet économique viable pour l’entreprise et il faut une décision de la Commune et de l’Etat.
Quelles sont les principales contraintes techniques d’un projet ?
Les principales contraintes avant et pendant le chantier sont :
- le respect des contraintes environnementales ;
- la question du bruit (qui est une réalité sans être une nuisance) ;
- l’impact sur le paysage ;
Bien entendu c’est sur cette question du paysage que se focalisent la plupart des oppositions, des refus et réactions et c’est cette notion de paysage qui est au cœur de la décision.
En tant qu’Agence de l’Environnement, nous nous sommes sentis interpellés. Nous sommes, en effet, en même temps chargés de la promotion des énergies renouvelables et chargés de la « promotion » de la qualité des paysages.
Nous nous sommes très vite aperçus, en particulier dans nos assemblées générales, qu’au nom de l’environnement, les uns sont pour les éoliennes et les autres sont contre.
Quelle est la position de la Région et de l’AME sur ces projets éoliens ?
La Région souhaite le développement de toutes les formes d’énergies renouvelables dont l’éolien, avec l’accord des populations. Il y a donc un souhait fort, puissant, d’utiliser tout simplement nos ressources que sont en l’occurrence le vent, le soleil et les forêts (puisque la filière bois est tout à fait intéressante dans cette région) pour faire du développement économique.
La Région a participé au financement de deux centrales éoliennes (les deux premières installées dans la région) : Port-la-Nouvelle et Sallèles-Limousis. Depuis, elle n’a pas mis un centime pour le financement des centrales éoliennes et n’a aucune ligne d’intervention financière prévue à cet effet. Ni la Région, ni l’AME, n’interviennent dans le processus de décision d’implantation des éoliennes.
Comme l’a dit Antoine Spire, nous avons essayé de comprendre comment les choses se passent, à travers huit débats qui se sont tenus d’octobre 2002 à juin 2003, pour lesquels nous n’avons pas encore les conclusions, mais une partie de celles-ci vous sera livrée tout à l’heure.
L’objectif de ces débats était de :
- Favoriser un échange de points de vue, le plus ouvert et le plus pacifique possible ;
- Respecter toutes les opinions, car sur ce sujet, toutes les opinions sont admissibles ;
- S’adresser à tous les publics, les enfants aussi bien que les adultes ;
- S’entourer de spécialistes, paysagistes, sociologues, ingénieurs en énergie, etc… ;
- Utiliser des méthodes simples d’investigation (expositions et débats) ;
- Avoir une démarche unique dans huit lieux différents : des endroits où il y avait déjà des éoliennes, d’autres avec des projets bien avancés, d’autres où il y avait simplement l’idée d’installer des éoliennes.
Nous arrivons à présent à la phase d’évaluation de ce travail et de la méthode et à la phase de restitution le plus honnêtement possible de ce que nous avons vu et entendu.
Il s’agissait donc de comprendre comment se forgent les opinions et comment elles évoluent. Il s’agissait de traiter le paysage en tant que tel, même si ce n’est pas facile de ne pas utiliser le paysage comme alibi à d’autres débats.
Il s’agissait aussi de parler du paysage dit « banal » et pas seulement des paysages exceptionnels ou dits « remarquables ».
Entre temps, le législateur nous a rattrapé et le 3 janvier dernier, une loi qui parlait de beaucoup de sujets énergétiques a, dans un petit article, dit que les Régions pouvaient, si elles en avaient le souhait, réaliser un schéma régional éolien.
La Région Languedoc-Roussillon, la première en France, a décidé de s’atteler à cette tâche. Ces schémas n’ont aucun effet juridique, ce sont donc des schémas à caractère indicatif ; ils ne modifient pas le mode de décision de l’implantation des éoliennes.
Le Conseil Régional a donc décidé de créer ce Schéma Régional Eolien et a installé un Comité de Pilotage qui s’est déjà réuni une première fois le 11 juin dernier. Il est composé de 140 personnes et 120 avaient répondu à notre première invitation. Il s’agit de faire intervenir tous ceux qui sont concernés de près ou de loin dans ce débat autour de quatre principes :
- Le respect des différentes compétences :
La prise de décision reste du ressort du Préfet de Département et des Maires ou représentants d’intercommunalités.
La Région aura un rôle d’appui local et traitera les projets à une échelle plus globale.
- La recherche d’une méthode et de moyens d’aide à la prise de décision :
A la Région il appartient de définir une méthodologie et un cadre de travail déterminant les outils, les moyens techniques et financiers, pour aider les territoires à mieux prendre leurs décisions.
Aux territoires, avec l’aide de la Région, il appartient de choisir « les secteurs géographiques qui paraissent les mieux adaptés » aux projets d’implantation d’éoliennes et de les traduire dans les documents d’urbanisme.
- L’apport d’éléments objectifs de connaissance et d’information :
Le schéma régional sera l’occasion de renforcer l’information et de favoriser la concertation avec les populations concernées.
- La définition d’objectifs régionaux quantitatifs et qualitatifs à atteindre :
La Région a pour objectif de contribuer aux engagements nationaux : atteindre 21 % d’électricité d’origine renouvelable d’ici 2010.
Cette contribution se conjuguera avec une politique régionale déjà en place de préservation et de promotion de la qualité des paysages du Languedoc-Roussillon.
Afin de faire travailler plus commodément un groupe très nombreux, nous avons, lors du premier comité de pilotage le 11 juin, créé quatre ateliers :
- développement du réseau électrique ;
- information et sensibilisation ;
- développement économique et développement local. Il serait navrant que cette région exploite ou se fasse exploiter sa matière première, le vent, et que le développement industriel se fasse ailleurs. C’est donc un enjeu économique important. Il y a aussi d’autres activités économiques qui peuvent pâtir de ce développement de l’éolien, la viticulture par exemple. Il s’agit donc aussi de prendre en compte l’ensemble de l’économie locale. Dès le premier comité de pilotage, il a été décidé de mener trois opérations pour améliorer notre information commune. Nous avons lancé via l’IFOP une enquête sur Eoliennes et Tourisme. Les touristes sont interrogés, selon des modèles assez compliqués, mis en place avec l’entreprise qui enquête mais surtout avec un Comité de pilotage où étaient représentés tous les professionnels du tourisme de cette région, pour essayer de savoir quelle est l’opinion des touristes par rapport aux éoliennes, soit le touriste général potentiel, soit celui qui se trouve dans des sites où il y a des éoliennes.
Nous sommes en train de préparer un deuxième sondage « les éoliennes et la filière viticole » qui va être élaboré avec les représentants de la viticulture. Bien entendu, l’objectif n’est pas de demander aux vignerons de la région ce qu’ils pensent puisqu’ils ont des structures représentatives qui sont là pour exprimer leur position. L’idée est d’interroger l’aval de la filière, c’est-à-dire les consommateurs, les marchands de vins, les grandes surfaces, les leaders en importation qui, eux, sont attentifs à la demande de la clientèle finale. Nous allons donc fabriquer ce modèle, nous avons trouvé là aussi une société spécialisée et nous allons lancer, d’ici un mois et demi ce sondage sur l’éolien et le secteur viticole.
Un troisième travail d’investigation, qui ne sera pas un sondage mais une étude, traitera de la question de l’immobilier et du foncier. Dans nos huit débats, il a beaucoup été dit que les éoliennes faisaient effondrer les marchés fonciers, il doit y avoir des moyens de le mesurer avec des partenaires tels que la SAFER, les notaires,…
Ce sont donc trois domaines où l’on veut essayer d’en savoir plus : le tourisme, la filière vitivinicole et le secteur immobilier. Les sondages ne sont que des sondages et ce n’est pas parce que le sondage dira « oui c’est bien », ou « non c’est mal », que le schéma régional devra s’y conformer.
Le quatrième groupe de travail traite évidemment du paysage et de l’environnement. Dans un premier temps, séparément, pour bien donner la singularité du paysage et vraisemblablement par rassemblement ensuite de ce groupe.
En ce qui concerne la journée d’aujourd’hui, ce matin, les intervenants vont nous aider à y voir clair dans le processus d’implantation des fermes éoliennes. Cet après-midi, nous allons essayer, ensemble, de poser les bases d’un langage commun dont on parlait tout à l’heure. Il s’agit bien entendu de nourrir la réflexion lancée par le Conseil Régional, mais aussi de nourrir nos réflexions propres, et j’espère que ce colloque profitera individuellement à chacun d’entre nous.
Un message s’adresse en particulier aux professionnels du paysage, les paysagistes. Nous avons le sentiment, je le partage avec certains, que les paysagistes arrivent dans ce dossier avec une certaine réserve, une certaine timidité et une certaine prudence. Nous ne voulons pas les inciter au suicide professionnel, mais nous aimerions qu’ils s’affirment beaucoup plus dans ce dossier.
Pour moi ce sera le seul message parce que je n’ai pas de leçon à donner aux paysagistes. Nous sommes en effet dans un domaine doublement nouveau. En effet l’énergie décentralisée telle qu’elle se développe à travers le solaire et l’éolien crée des dimensions nouvelles, ce sont des types de décisions nouveaux, des situations nouvelles et effectivement en sortant de décennies de nucléaire, nous ne sommes pas habitués à ces situations.
Ce phénomène est aussi nouveau parce qu’il touche le paysage lui-même. Les paysagistes sont évidemment l’avant-garde de ceux qui pensent au paysage, mais tout est à faire. Faire comprendre et porter ce thème du paysage est à fabriquer entièrement. Il faut qu’ils se prennent par la main, quitte je l’espère, à ce qu’ils aient des idées tout à fait différentes les uns des autres, qu’il y ait des tendances et des visions contradictoires et que les paysagistes soient plus entendus dans ce débat.
Enfin, la semaine dernière, l’Etat a publié une circulaire signée par Monsieur Gilles de Robien, Madame Nicole Fontaine, et Madame Roselyne Bachelot, intitulé « Circulaire aux Préfets concernant le développement de l’énergie éolienne en France ». Je vous rappelle qu’une circulaire n’est opposable qu’à l’Etat, seul celui-ci a obligation de la suivre.
J’ai noté deux points intéressants de cette circulaire:
- La sortie, mais sans indication de date, d’un guide méthodologique sur les études et notions d’impact des parcs éoliens ;
- Page 12 (dans l’annexe et non pas dans la circulaire elle-même) un chapitre paysage dit : « l’utilisation par le pétitionnaire d’un paysagiste sera appréciée. Pour l’analyse du projet de paysage, vous pourrez utilement mobiliser l’expertise du paysagiste conseil de l’Etat auprès de vous et du porteur de projet, bien en amont du projet ».
Non seulement on parle du paysage, mais on parle aussi dans cette circulaire des paysagistes et je pense que c’est un progrès intéressant.
Un dernier mot pour présenter notre animateur, Antoine Spire : il nous a accompagnés pendant les huit débats « Eoliennes et paysage : où sont les limites de l’acceptable ? », c’est un journaliste de très grand talent, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Il est certes, plus à l’aise dans les domaines de la philosophie et de la littérature que des technologies, mais il y a pris goût.